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[Critique] La Nuée: nuage horrifique

femme se tenant le poignet

La Nuée est le 1er long métrage de Just Philippot. Maîtrisé, La Nuée est un crossover, qui continue d’ouvrir un peu plus la porte ouverte par Petit Paysan. A savoir un cinéma de genre ancré dans une problématique réelle; l’agriculture.
Avec des personnages féminins bien écrits, La Nuée décrit la détermination, et la descente aux enfers d’une mère de famille célibataire.

Un film de genre français c’est toujours un événement.
De par sa rareté, mais aussi s’il bénéficie d’une sortie salle.
La Nuée est le 1er projet qui bénéficie de la nouvelle aide du CNC pour le cinéma de genre. Et malgré ce nouveau soutien, le réalisateur; présent lors de la projection, a admis qu’il a dû faire des choix.

La Nuée de Just Philippot
Avec Suliane Brahim et Marine Narbonne
Scénario de Jerome Genevray et Franck Victor
Photographie de Romain Carcanade

Production The Jokers

Nuée de bugs

Virginie cultive des sauterelles comestibles pour les bêtes de d’autres agriculteurs. Pressée économiquement, elle finit par trouver une solution, (non sans danger) qui décuple force et nombre des sauterelles.

La Nuée raconte la transformation de cette mère célibataire, obsédée par sauver sa ferme et son exploitation, censés nourrir ses enfants.
Le système capitaliste, presse les plus faibles, et amène l’humain à agir contre ses semblables pour gagner en performance.
On y voit clairement les conséquences de l’ultra capitalisme dans La Nuée. Alors que l’on pourrait se contenter de ce qui est nécessaire, le système pousse à aller toujours plus loin, quitte à y laisser sa santé et/ou celle des autres. Et surtout, sans que Virginie y prenne garde, obsédée de plus en plus par ses sauterelles.

La structure de La Nuée est efficace. On atteint rapidement le moment de bascule, et la descente aux enfers est progressive, avec un danger constamment en arrière plan.
Grâce notamment à un travail sur le son habilement dosé. On entend toujours le bruit des sauterelles, de près ou de loin.

La Nuée nous offre quelques moments de tension réussis grâce à une mise en scène sobre, qui mise sur l’effet naturel que procure l’image imposante de cette nuée. La tension finale est réussie et on aurait même eu envie de faire durer le plaisir.

Pas de jumpscares, pas de sang déversé, La Nuée s’inscrit dans une démarche similaire à celle de Grave. A savoir de mélanger ce qu’on appelle abusivement “le cinéma d’auteur”, et le genre.
L’idée est de confronter le public à une destruction de l’humain et de son entourage, par ses propres névroses.
En cela, le film est à rapprocher du court métrage Nouvelle Saveur de Merryl Roche.

Pour autant, si vous n’aimez pas les insectes (pour l’anecdote ce sont 4/5000 criquets qui ont été utilisés), vous risquez de tiquer. Car La Nuée parvient à nous forger dans notre imaginaire; la violence redoutable de ces petites bêtes.

Copyright The Jokers / Capricci

Mère courage (attention spoilers!)

Je nuancerai la représentation des personnages féminins de cette Nuée.
Et pourtant, je ne peux pas nier que les personnages sont bien écrits. Virginie porte cette famille à bout de bras (et les familles monoparentales sont majoritairement tenues par des femmes). Laura, sa fille adolescente prend en charge son frère. C’est elle qui se bat contre des garçons moqueurs, et pressent le malaise de sa mère. La mère et la fille sont d’apparence non genrées. On voit que ce sont des femmes qui ne se soucient pas du regard posé sur elles.
Par ailleurs, on peut y voir une illustration de la charge mentale, problème systémique. En effet, Virginie transfère cette charge mentale sur sa fille, devenant petit à petit incapable de gérer ses enfants.

Par ailleurs, on peut voir dans La Nuée une illustration des injonctions paradoxales faites aux femmes. Alors que la femme tente de se débattre dans une dure réalité, elle est punie aussi pour répondre aux attentes d’une société, notamment capitaliste.

En revanche, on peut noter que Virginie est aussi une représentation de la mère nourricière. D’abord en étant à la tête de la famille, ensuite en sacrifiant son corps pour les sauterelles.
Je regrette qu’on assiste de nouveau au schéma de la mère sacrificielle. Qui donne tout pour sa famille, quitte à aller à sa perte. Elle se donne littéralement corps et âme pour son travail, ses enfants.
De même, on assiste à la transformation de Laura, qui sort doucement de l’adolescence pour aller vers un rôle de mère. Ce sont les intentions clairement énoncées par Just Philippot après la projection.

Suliane Brahim (de la Comédie Française), et Marie Narbonne (vue dans 10%) livrent des interprétations justes et touchantes. On sent une proximité complexe entre elles.

Just Philippot lors de l’AVP au Katorza

La Nuée démontre que le cinéma de genre actuel souhaite s’ancrer dans une réalité sociale. Qu’il a envie de raconter des histoires qui vont toucher le quotidien. Une manière de faire un pied de nez au cinéma traditionnel qui le rejette pour son soi disant mauvais genre? La seule porte d’entrée pour avoir des financements?
Même si je suis friande des démarches comme celle de La Nuée, le cinéma de genre français mériterait aussi des oeuvres qui tâchent, et radicales.

Le goodie du film: des grillons pour l’apéro!

La Nuée est un film de genre efficace, qui utilise ses limites pour mieux rebondir sur des séquences mises en scène avec soin.
Les personnages féminins bien écrits; permettent de s’attacher à cette histoire de mère aimante devenue monstre tout aussi aimant. C’est made in France, c’est réussi, c’est à ne pas louper.

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