Parce que les inégalités peuvent aussi être constatées dans les métiers techniques, il m’a semblé pertinent de consacrer un article aux directrices de photographie.
Si vous ne saisissez pas précisément le métier de directeur-rice de photographie, je vous proposer de lire l’article du CNC où Caroline Champetier que je cite plus bas, explique son métier.

En faisant des recherches, je me suis rendue compte que le peu d’articles et d’interviews à leur sujet étaient en français. Les media français ne s’intéresseraient donc pas à ces artistes techniciennes?

Agnès Godard

Contrairement à ce que pourrait indiquer son nom, Agnès Godard n’a rien à voir avec Jean Luc.
Amateur de photographie, c’est son père qui l’a initiée à l’image.
Grande camarade de Claire Denis, elle a travaillé sur la plupart de ses films, dont le film de genre Trouble Every Day.
Agnès Godard a été césarisée en 2001, pour Beau Travail, de Claire Denis.

Animée par la notion du regard, notion forte du cinéma, elle estime qu’il y a autant de regards que de personnes, et que la variété de points de vue est inépuisable. Cela inclut aussi qu’il n’y a pas un bon regard, et qu’on doit être toujours à la recherche d’un regard qui nous semble juste.

“J’essaye de voir quelque chose qu’on ne peut pas voir.”

Agnes Godard pense que c’est important c’est qu’il y ait un ressenti, même si le-a spectateur-rice ne parvient pas à l’expliquer. Elle voit également un échange regardant/regardé dans le sens où le-a spectateur-rice est regardé par quelque chose, surtout quand il ressent des émotions.
C’est un travail sans mot, dans un rapport total de confiance avec les acteur-rices si on veut obtenir un laisser aller bénéfique au film.

N’hésitez pas à écouter son interview sur les perspectives et la distance de la caméra, liée à la portée du regard.

Nathalie Durand

Nathalie Durand est la directrice de photographie qui a accompagné l’ascension du réalisateur Xavier Legrand. Elle a travaillé sur son court métrage, qui donnera naissance au grand film de genre, Jusqu’à la garde, pour lequel elle a d’ailleurs été nominée aux César.

C’est une directrice de photographie plutôt axée sur les drames, voire des drames sociaux, et qui a collaboré en majorité avec des réalisatrices.

Elle a d’abord travaillé comme assistante opérateur pendant une quinzaine d’années.
Nathalie Durand a géré la photographie de fictions, mais également de documentaires, comme Ni d’Eve, Ni d’Adam, évoquant le problème des personnes intersexes.

Hélène Louvart

Hélène Louvart est sans doute la directrice de photographie la plus prolifique. Elle démarre sa carrière dans les années 90, et enchaîne depuis les films, parfois plusieurs par an.

Elle a travaillé avec la crème de la crème: Jacques Doillon, Agnès Varda. Mais aussi des réalisateurs américains: Win Wenders et Larry Clark. Et avec ma chouchoute, Virginie Despentes pour Bye Bye Blondie, avec ses gros sabots.

Elle ne s’attache pas à recréer une réalité dans l’image des films sur lesquels elle travaille. Par exemple, sur La Vie invisible, il est question de sœurs qui rêvent d’un destin. Hélène Louvart s’est dont attelée à recréer une ambiance onirique.

Claire Mathon

Claire Mathon s’est formée à l’école nationale supérieure Louis Lumière.

Elle s’inscrit dans des films politiquement engagés entre Portrait de la Jeune Fille en Feu de Célina Sciamma et Atlantique de Mati Diop. D’autant plus engagés que ces films sont portés par deux personnes appartenant à des minorités: l’une est lesbienne, l’autre est noire. Les deux ont été récompensées au Festival de Cannes 2019 par le prix du Scénario et le Grand Prix. La classe à Dallas. Autant dire qu’elle a plutôt le vent en poupe.

Adepte de la lumière naturelle, elle définit le métier comme étant technique, mais surtout artistique. Elle arrive quand le scénario et les moyens existent, peu souvent en amont du projet.

Elle fait ses repérages avec un appareil photo mais pour le cas d’Atlantique, elle a surtout eu besoin de ressentir le Sénégal, et comprendre le lieu et sa culture. Car il fallait faire naître l’aspect fantastique du film à travers les rues de Dakar. Elle a été surprise de la couleur du ciel, de l’océan et de leurs lumières qui étaient très différentes de ce qu’elle a pu connaître. Elle constate donc qu’on ne connait jamais vraiment toutes les lumières et couleurs possibles.

Crystel Fournier

Volontaire ou pas, Crystel Fournier a principalement travaillé avec des réalisatrices, et pas des moindres: Céline Sciamma (Naissance des pieuvres), Emmanuelle Bercot (Clément), Lætitia Masson (Pourquoi (pas) le Brésil)…

Pour Bande de filles de Célina Sciamma, elle explique qu’il y a eu des essais en caméra 35mm et numérique. C’est le numérique qui a été utilisé car moins sensible. Dans la mesure où il y avait beaucoup de scènes déjà très éclairées, il aurait fallu mettre en place des dispositifs contraignants, notamment pour les actrices, avec de la pellicule.

Crytel Fournier et Célina Sciamma ont travaillé surtout un mélange de couleurs froides avec des points chauds, pour toutes les scènes de nuit. Intérieur ou extérieur, Crystel Fournier a utilisé des LED ou une gamme large d’ampoules permettant de diffuser des couleurs froides.

Je n’aurais jamais pu faire ce travail des couleurs avec des actrices blanches

à propos de “bande de filles”

Elle évoque également le fait que le travail des couleurs est intimement lié à la couleur de peau noire des 4 actrices.
En effet, elle n’aurait jamais pu travailler autant les couleurs avec des personnes blanches. Cela aurait donner un aspect lugubre et peu reluisant.

J’avais particulièrement apprécié son travail sur le magnifique Une place sur la terre de Fabienne Godet. Un halo bleuté un peu onirique planait sur l’ensemble du film.

Caroline Champetier

On peut noter déjà une longue carrière pour Caroline Champetier, démarrée en 1981. Césarisée en 2011 pour Des Hommes et des Dieux de Xavier Beauvois. Réalisateur avec lequel elle a travaillé 4 fois. Mais aussi 5 fois avec Jacques Doillon, et 6 avec Benoît Jacquot.
En 2014, la Cinémathèque lui a consacré une rétrospective.

Elle estime que la place du- de la responsable photographie est particulière . car en avant de la caméra. C’est en fait la frontière entre devant et derrière la caméra.

Caroline Champetier constate qu’il y des réalisateurs plus pervers que d’autre. Ce n’est pas facile pour tous de laisser la place. Elle doit bouger de place mais garder sa place sinon toute la chaîne est instable.

Quand Caroline Champetier évoque Godard, elle n’hésite pas à mentionner sa mélancolie qui l’a amenée à s’écarter de lui. Et comme un amoureux éconduit, il n’a pas compris qu’elle ait souhaité s’en éloigner pour tourner avec Jacques Doillon. Comme quoi, les comportements sexistes et dominants, ne concernent pas que les actrices comme on pourrait le penser. Pour autant, la profession reste relativement muette à ce sujet.

Godard m’a dit “Je cherche quelqu’un qui en sache un peu, mais pas trop”

Caroline Champetier considère la sous exposition comme une addition. C’est à la fois dangereux et excitant.
Par ailleurs, elle utilise souvent des objets simples pour jouer avec la lumière: petits miroirs ou draps blancs. Elle adorerait travailler sur un film entièrement basé sur le mouvement.

Je suis particulièrement touchée par son travail sur Holy Motors de Leos Carax. Des nuances de vert dans l’obscurité tout en douceur pour accompagner ce récit fantastique.

Métier de l’ombre, le-a directeur-rice photographie est pourtant un élément clef qui donne le ton et l’ambiance d’un film. A la fois technique et artistique, ce métier mérite de se faire connaître du grand public!

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