Avis de Jess

Grave, le 1er film de Julia Ducournau a été ovationné tant par le public que par les professionnels (plusieurs prix raflés en festival et 6 nominations aux Césars 2018, ce qui est une véritable performance pour un film de genre).
Vient ensuite Titane, Palme d’Or 2021; on peut dire que Julia Ducournau s’est fait une place fulgurante à la fois dans le cinéma de genre, mais aussi dans le cinéma tout court. Ce faisant, elle a permis par la même occasion, d’aider à légitimer les films de genre. Qu’on aime ou pas son cinéma, force est de constater qu’elle a réalisé une véritable performance.

Mais évidemment une telle ascension n’est pas sans conséquence, surtout pour une femme et d’autant plus, opérant dans un genre de cinéma qui est encore majoritairement réalisé et écrit par des hommes.
Titane a beaucoup divisé, Alpha s’éloigne un peu plus d’un cinéma saignant et violent, Julia Ducournau teste, et sort de sa zone de confort. Elle dit avoir voulu s’aventurer encore plus dans sa manière de montrer l’amour.

Ici, il est donc question d’amour familial, et de comment cet amour surpasse la maladie sous toutes ses formes. Celle qui sert de métaphore du SIDA, mais aussi l’addiction, une forme de neuroatypie d’Alpha dont les crises de panique se matérialisent, ou encore l’hypercontrôle de la mère.

Cet amour circule au sein du trio Alpha-sa mère-son oncle (avec une alchimie forte entre Borros-Farahani-Tahim), comme dans un cercle vertueux; qui tente de les porter. Comme tout amour familial, il est imparfait, complexe, douloureux, maladroit et c’est aussi comme ca qu’on peut décrire Alpha. C’est loin d’être un film parfait. Il se perd parfois dans des chronologies, des dialogues et des enchaînements qui paraissent parfois bancals. Et c’est sans doute ça qui rend Alpha particulièrement touchant.

J’ai entendu que le film était très problématique dans sa représentation des malades du SIDA. Je trouve au contraire que Ducournau sublime ces malades, qui deviennent des statues comme grecques, qui illustrent comme le SIDA a sidéré, figé les coeurs et la solidarité. Ici ils sont perçus comme beaux, notamment par Alpha, contrebalançant la peur que la maladie suscite.
Par ailleurs les SFX sont sublimes, impressionnants de réalité.

Cette poussière de morts qui imprègne les vivants, est la représentation à la fois la plus claire, touchante et vraie, de l’impact de la mort de nos proches aimés, sur nous. Ils restent accrochés à notre peau, cheveux, souvenirs. Alpha réinvente la figure du fantôme et rien que pour ça, merci (pour ce moment).

Avis de Jeanne

C’est classique de l’industrie, quand tu fais des bangers coup sur coup, les gens attendent que tu reproduises la même formule ad vitam aeternam… Mais n’en déplaise aux haters, Alpha c’est de la bombe bébé. Julia tu as des choses à dire, continue à explorer TON cinéma, continue à être une punk, on continuera à aller te voir en salle !

Alpha c’est un film qui parle du sida on l’a compris, et qui rappelle la covid aussi un peu – puisque c’est notre dernier trauma partagé – Mais c’est aussi un parti pris sur l’état du système de santé Français, fragilisé par les politiques de droite. Petit rappel que les derniers gouvernements ont causé la fermeture de plus de 11% des hôpitaux laissant 13 millions de patients se débrouiller avec moins de 2000 hôpitaux publics… Le manque de moyens, de place, de personnel, illustrés dans le film sont malheureusement d’actualité. Tout comme la stigmatisation envers les personnes malades, la misogynie et l’homophobie, autres motifs du film. Il n’y a pas d’accident industriel, il y a un film fait avec le coeur, qui aborde des sujets importants et actuels.

Dans Alpha, le vent souffle. Tout le temps. En arrière plan, en fond sonore. Le vent est omniprésent, menaçant. Et là ou les précédents métrages étaient très charnels, Alpha est plus sentimental, mais avec un travail du son toujours ancré dans le body horror. Le récit est une montée en puissance et quand j’ai réalisé pourquoi la poussière rouge s’abat surtout sur les quartiers populaires, ça m’a brisé le coeur.

Pour moi Alpha, c’est un film populaire. Grave l’était aussi avec son discours sur le déterminisme, et Titane sur la performance de genre. Franchement elle a réussi à me faire apprécier Vincent Lindon et Tahar Rahim en leur faisant jouer des personnages si durs, mais interprétés avec tellement d’empathie. Dans son cinéma Ducournau parle « des gens » de manière crue mais honnête. C’est beau, ça fait bouillir le sang, aller voir un de ses films c’est comme un bon concert de punk.

Avis de Leo

Alpha est le troisième film de la réalisatrice française Julia Ducournau.
Présenté en compétition officielle à Cannes en 2025, le film reçut un accueil particulièrement négatif. Ce rejet soulève la question de la réception d’un film de réalisatrice dont les premiers films ont été des succès tant critiques que publics. Les attentes envers une femme semblent bien plus élevées que celles envers un homme, et on ressent un certain plaisir, à peine déguisé, à voir une femme échouer. Enfin, aux yeux de certains. Alpha n’est pas un échec pour tout le monde… Bien au contraire !

Alpha est à ce jour le film le plus personnel de sa réalisatrice. Elle continue d’explorer ses obsessions : la mutation du corps et l’amour familial.
Par cette histoire de virus, de fantômes et d’ostracisation, Julia Ducournau compose un monde sensible, fantasmagorique, parfois cruel, où l’amour domine toujours.

On pouvait reprocher à Grave une mise en scène parfois trop simple, mais Julia Ducournau a amorcé, avec Titanedes recherches formelles qu’elle prolonge aujourd’hui danAlpha.
Là où Titane se montrait plus provocateur, Alpha privilégie des expérimentations plus subtiles. Son travail sur la photographie va à l’encontre de ce qu’on voit actuellement, surtout dans les films de plateforme, qui sont bien trop uniformisés et dépourvus de profondeur. Ici, elle travaille avec son directeur de la photographie, Ruben Impens, sur la désaturation des couleurs et la fluidité de la caméra.

Dans Alpha, elle joue avec l’ambiguïté de la figure du fantôme. Ici, le traumatisme intergénérationnel et les non-dits entre une mère et sa fille sont au cœur du mécanisme de deuil. Les deux femmes vont devoir apprendre à communiquer pour traverser cette période de doute et de douleur.

Alpha est également une allégorie du virus du SIDA. Plutôt que de proposer un film historique et social, Julia Ducournau s’intéresse aux conséquences qu’un tel événement peut avoir sur la société et aux réflexes d’ostracisation à l’égard des populations qui diffèrent de la norme, en l’occurrence des homosexuelles et des immigrées.

Alpha prend aussi la forme d’un poème, d’une fable mêlant spiritualité et écologie. Les éléments naturels prennent le contrôle de la ville et de l’homme. Le “vent rouge” s’insinue jusque dans la ville d’Alpha et dans les veines de son oncle. Les symptômes mortels font des êtres humains des statues de marbre. C’est beau comme seul la mélancolie peut l’être. Alpha est un oxymore qui allie fatalisme morbide et espoir.

En définitive, Alpha apparaît comme une œuvre profondément singulière, qui refuse les attentes autant qu’elle les confronte. Là où son accueil cannois a pu cristalliser des jugements parfois hâtifs, le film semble surtout témoigner d’une cinéaste en pleine affirmation. En explorant le deuil, la mémoire et la marginalité à travers une esthétique sensorielle et poétique, Julia Ducournau livre un film qui ne cherche pas à plaire, mais à éprouver, à déranger et surtout à émouvoir.

Peut-être faut-il alors voir, dans les réactions contrastées suscitées par Alpha, non pas un échec, mais la preuve de sa radicalité. Car c’est précisément dans cette tension que le film trouve sa véritable force. Alpha ne se laisse pas apprivoiser immédiatement : il s’impose comme une expérience, un geste de cinéma qui, avec le temps, pourrait bien révéler toute sa richesse et s’inscrire durablement dans le paysage du cinéma contemporain.

Retour sur l’accueil d’Alpha à Cannes

Avec Alpha, Julia Ducournau a cherché à expérimenter sa capacité (ou pas, c’est selon), à montrer des notions d’amour, de liens. Même si pour moi Alpha est un fil conducteur parfaitement ancré dans sa filmographie, on est assez loin de scènes sanguinolentes de Grave, ou de tueuse mécanique dans Titane. Donc je peux imaginer qu’un certain public ne suive plus.
De plus, Alpha n’est pas dénué de défauts, on est bien d’accord; donc il y a effectivement aussi des choses à relever pour critiquer négativement le film.

En revanche, ce que je m’explique moins, c’est la virulence, voire la condescendance (avec des relans de sexisme, si je me laissais aller), des propos qui ont parfois été tenus dans des émissions, podcasts, critiques textuelles. Les remarques assassines n’ont pas manqué.

Dans un contexte ou de nombreux films très mauvais sont faits en toute conscience pour des questions de rentabilité, ça me laisse assez pantoise d’être aussi virulent-e envers Alpha.
Un film qu’on peut trouver raté, peut être passable, mais dont il se dégage une incontestable sincérité.

Avec La S’horrorité on en parle lors de ce live, à 40 minutes: