Leviticus @ NEON

Génèse et influences de Leviticus

Leviticus est produit par Causeway Films, la société derrière The Babadook et La Main, et distribué à l’international par NEON. Il s’agit du premier long métrage d’Adrian Chiarella. Depuis Parasite en 2019, NEON a acquis les droits nord-américains de sept Palmes d’or consécutives.

Chiarella arrive précédé d’une solide expérience du cinéma australien, même si son nom reste encore largement méconnu du grand public. Il est monteur sur Australia de Baz Luhrmann puis sur Teenage Kicks de Craig Boreham.
Ce dernier a également réalisé plusieurs courts métrages, dont Touch, Black Lips et Dwarf Planet. Il passe ensuite à la télévision avec Totally Completely Fine et Five Bedrooms. Dwarf Planet suivait déjà un adolescent confronté à ses premiers désirs et à une sexualité encore difficile à nommer.

Le titre Leviticus renvoie évidemment au Lévitique, troisième livre de l’Ancien Testament. Son nom vient du latin Leviticus, « relatif aux Lévites », la tribu chargée des fonctions sacerdotales dans la tradition biblique. Le choix du titre est surtout politique. Le livre est devenu, dans certaines lectures chrétiennes, l’un des textes mobilisés pour condamner l’homosexualité. Chiarella emprunte donc à la Bible une imagerie inquiétante et retourne contre elle son vocabulaire. Dans Leviticus, ce sont les adultes qui prétendent « sauver » les garçons qui font entrer le monstre dans leur monde.

À première vue, impossible de ne pas penser à It Follows. Même photographie désaturée, même adolescence filmée comme une période suspendue dans un ennui amorphe, même sensation d’étouffement propre aux petites communautés et, surtout, même idée d’une entité qui transforme l’être humain en menace.
Mais là où le film de David Robert Mitchell faisait de la transmission sexuelle une mécanique horrifique, Leviticus déplace la culpabilité.
Le problème n’est pas le désir : c’est la société qui apprend aux adolescents à en avoir peur. Le film s’inscrit ainsi dans une tradition du cinéma de genre où le fantastique permet de matérialiser une violence sociale bien réelle. Les thérapies de conversion deviennent ici littéralement un rituel d’exorcisme.

Un casting à fleur de peau

Le plus bel atout de Leviticus est son casting. Chiarella a fait le choix de travailler avec des comédiens proches de l’âge de leurs personnages, afin de préserver quelque chose de leur vulnérabilité.
Joe Bird, qui interprète Naim, est déjà apparu dans La Main, où il incarnait Riley. Difficile d’oublier la scène particulièrement brutale de possession au cours de laquelle son personnage fracasse violemment son visage contre une table : une séquence qui avait largement contribué à marquer les esprits.
Ici, Bird troque la fureur de La Main pour une fragilité beaucoup plus contenue. Face à lui, Stacy Clausen compose un Ryan plus frontal, plus nerveux, mais dont l’assurance apparente dissimule progressivement une grande vulnérabilité. L’acteur avait notamment été remarqué dans la série horrifique adolescente Crazy Fun Park, ainsi que dans Scrublands et High Country.

Leviticus © Originals Factory

Le troisième visage marquant du casting est celui de Mia Wasikowska, qui poursuit ici une évolution particulièrement intéressante de sa carrière. Après avoir longtemps occupé le territoire de l’étrange ingénue, de Jane Eyre à Alice au pays des merveilles, l’actrice semble désormais privilégier des personnages plus ambigus, parfois franchement antipathiques, comme dans Piercing, Judy & Punch ou, plus récemment, Club Zero.
Dans Leviticus, elle apporte à son personnage une ambiguïté bienvenue : suffisamment de douceur pour rendre crédible son attachement maternel, mais suffisamment de froideur pour laisser planer le doute sur ce qu’elle est réellement prête à accepter au nom de la normalité.

Une atmosphère inquiétante

Le film fonctionne avant tout grâce à son travail sur l’atmosphère. La photographie de Tyson Perkins et la direction artistique construisent un espace qui paraît d’abord accueillant, presque bucolique.
La petite ville australienne possède ses rues tranquilles, ses maisons modestes, ses commerces et son apparente chaleur communautaire. Pourtant, Chiarella ne cesse de resserrer ses cadres. Les personnages semblent constamment enfermés dans leur environnement, observés par des fenêtres, coincés entre des murs ou perdus dans des espaces trop étroits. La communauté devient une prison avant même que le surnaturel ne fasse son apparition.

À l’inverse, les premiers rapprochements entre Naim et Ryan ont lieu dans des espaces abandonnés, loin des regards. Ces friches industrielles deviennent paradoxalement les seuls endroits où les deux garçons peuvent respirer. Les cadres s’élargissent, leurs corps occupent davantage l’espace : pour une fois, ils ne semblent plus surveillés. Le troisième espace majeur du film est celui de la grande ville, qui apparaît comme un horizon presque fantasmatique. Elle représente l’ailleurs, la possibilité d’une vie différente, une échappatoire à cette communauté qui voudrait décider à leur place de ce qu’ils doivent être.

Un film d’horreur un peu léger en flippe

Reste que Leviticus peine parfois à maintenir l’équilibre entre son versant romantique et son versant horrifique. Les scènes consacrées à la relation entre Naim et Ryan prennent progressivement le dessus sur les séquences de terreur. Ce n’est pas nécessairement un défaut : elles sont souvent les plus belles du film et donnent à l’ensemble une véritable douceur. Mais les spectateurs venus chercher un pur film d’horreur risquent de rester sur leur faim.

Leviticus © Originals Factory

Plus gênant, l’horreur perd en efficacité à mesure que le film avance. Tant que l’entité demeure mystérieuse, sa capacité à prendre l’apparence de celui que l’on désire entretient une véritable inquiétude. Une fois le dispositif explicité, Leviticus semble cependant moins savoir quoi faire de son propre concept. Les apparitions se répètent, les possibilités du monstre paraissent se réduire et la dernière partie adopte une mécanique plus prévisible. Le dernier tiers devient alors assez programmatique, là où le début laissait entrevoir un film beaucoup plus inquiétant.

Leviticus est peut-être moins terrifiant lorsqu’il veut faire peur que lorsqu’il montre deux adolescents essayant simplement de s’aimer. Cependant, c’est aussi ce qui fait sa force. Sous ses airs de cousin queer de It Follows, le film d’Adrian Chiarella propose une autre réflexion sur la sexualité adolescente. L’horreur ne vient plus des MST, mais du regard des autres sur une sexualité queer . Un premier film imparfait, parfois trop sage dans sa seconde moitié, mais traversé par une vraie sensibilité de cinéaste et porté par deux jeunes acteurs remarquables.