Méandre est le 2ème long métrage de Mathieu Turi. Après Hostile qui était un huis clos, il propose de nouveau un huis clos, tout en renouvellant les thématiques et la structure narrative.
Mathieu Turi a accepté de répondre à mes questions! On a parlé de huis clos évidemment, de cinéma de genre français, de personnages féminins.

N’hésitez pas à lire les vidéos qui complètent l’interview écrit! Je n’ai pas mis toutes les capsules vidéo, vous pouvez aller voir encore d’autres extraits de l’entretien avec Mathieu Turi, sur la chaîne YouTube.

Hostile et Méandre, 2 huis clos par Mathieu Turi

Hostile et Méandre sont 2 huis clos très différents. J’ai entendu dire que c’était parce que tu avais écrits plusieurs scénarios avec un huis clos. Pourquoi cette attirance pour le huis clos?

En effet, j’ai écrit, à l’époque d’Hostile, deux autres scripts qui sont plus ou moins des huis-clos.
L’idée, c’était d’abord de faire du genre tout en restant réaliste sur le budget que je pourrais éventuellement obtenir pour un premier film. Donc, logiquement, le huis-clos permet de rester dans un certain cadre financier.
Mais ensuite, ça force à developper des idées, de la mise en scène, etc… J’ai toujours pensé que les limites sont, en tant que créateur, une partie de ce qui fait qu’on cherche à se dépasser. C’est ce que j’ai fait avec Hostile puis Méandre.
Ayant développé ces trois projets en même temps, l’idée étant d’avoir trois « cartouches » pour réussir à faire un premier film, j’ai naturellement retrouvé ces thématiques de l’amour et de l’amour maternel, dans les trois scripts. Mais de façon plus générale, je trouvais intéressant de mêler l’amour et la perte dans un contexte de film de genre fantastique.
Que ce soit dans Hostile, ou dans Méandre, ce mélange me permet d’aller dans des directions un peu plus inattendues, et de raconter quelque chose sur les personnages de Juliette ou de Lisa. 

Dans Hostile il est question d’une femme qui tente de se protéger d’une intrusion (au propre comme au figuré) et dans Méandre il est question au contraire d’une femme qui a la volonté de s’en sortir. Le corps est donc un outil de libération?

Le corps oui, mais pas seulement. Dans les deux films, il y a à chaque fois un parallèle entre le corps et l’esprit. Dans Hostile, Juliette lutte contre une intrusion (Jack dans le passé, la créature dans le présent), mais la construction du film est basée sur ses souvenirs, donc son combat est aussi celui de ses expériences passées, et de ce qu’elle en retient.

Puis, dans Méandre, je voulais qu’on dépasse assez vite les épreuves physiques pour passer à des épreuves plus psychologiques, sur les étapes du deuil et sur l’acceptation de la perte. Je dirais donc que le corps est un outil de libération, mais pour magner cet outil, il faut utiliser son esprit.

On a beaucoup comparé Méandre à Cube, alors que personnellement je ferai plus le lien avec Buried, et la scène avec Bishop dans le conduit, dans Aliens qui reflètent aussi une solitude (tout comme dans Hostile). Pourquoi filmer des personnages seuls, (sans compter que le peu d’interactions qu’ils ont avec autrui, s’avèrent plutôt néfastes?)

Effectivement, si on doit comparer au niveau du concept narratif, on est vraiment sur la solitude d’un personnage qui se retrouve confronté à lui même. Cette idée m’intéressait, car je voulais traiter de personnages qui touchent le fond, et se relèvent seuls. C’est à la fois une thématique qui permet à tout le monde de s’identifier, tout en créant des personnages qui se découvrent, et qu’on apprend à connaître au cours de l’action. 

Les personnages féminins écrits par Mathieu Turi

Que ça soit Hostile ou Meandre, il n’y pas ce qu’on peut entendre par du mâle gaze, ce regard masculin qui objectifie et sexualise les personnages féminins.
Est ce que quand tu films tes actrices tu fais attention à éviter ça? Ou est-ce que c’est quelque chose qui te vient naturellement?

Un peu des deux, car Hostile et Méandre ont été écrit avant MeToo, mais Méandre a été tourné après ce changement, oh combien important, dans nos vies.
Sur Hostile, l’idée était de montrer que Jack est trop intrusif, il essaie de contrôler Juliette, en pensant le faire pour son bien. Le syndrome du Prince Charmant en quelque sorte… Il ne le fait pas consciemment, mais en voulant la protéger, il en fait parfois trop.
Puis, dans Méandre, je voulais à tout prix éviter le costume ultra sexy, décolleté et se déchirant totalement. Là, ça aurait été du pur mâle gaze, ce qui aurait été à l’inverse à la fois de mes convictions et de ce que je veux raconter. C’était très important pour moi, et pour Gaïa également. Lors de notre rencontre, sa première question fut d’ailleurs sur ma vision du costume, qui était peu décrit au script. Et quand elle a vu ce que je voulais faire, elle a tout de suite compris mon point de vue sur le sujet. Nous ne sommes pas là pour mater une jolie nana souffrir, mais pour vivre avec elle une expérience physique et mentale. 

Les personnages féminins sont beaucoup plus présents dans le cinéma de genre qu’ailleurs pour le pire et pour le meilleur. Que penses tu du débat qui arrive en France sur le mâle et female gaze? Penses-tu que ça peut amener à du politiquement correct ou de l’auto censure?

C’est un sujet à la fois très complexe, mais également très intéressant. Tout ce qui se passe depuis #MeToo est évidemment positif. Il était temps, d’ailleurs.
Les conséquences de tout ça, c’est une remise en question totale de notre façon de voir la représentation des sexes, les inégalités et les problèmes de notre société sur le sujet.
Alors, logiquement, il y a certains débats qui peuvent sembler tomber dans du politiquement correct ou de l’auto-censure, mais je pense que c’est une période de positionnement et de recherche qui implique forcément de toucher les limites.
On doit pouvoir parler de tout, débattre et surtout décider de ce que l’on ne veut plus voir dans notre société actuelle.

Quel directeur d’actrices es-tu? Comment travailles tu avec elles?

Je suis toujours dans le partage et la création commune. Généralement, je préviens très en amont les comédiennes que j’attends d’elles, un échange sur le personnage.
On réécrit souvent des dialogues jusque sur le plateau, on évolue, on façonne ensemble.
Pour moi, quand j’écris, ce sont mes personnages, mais quand une comédienne prend le relais, elle ne fait pas qu’interpréter le rôle, elle le possède, le façonne et le change.
C’est cette transformation qui donne, selon moi, quelque chose d’organique et de puissant.
Puis, sur le plateau, j’aime conserver une certaine intimité. Je ne reste pas assis au combo, je suis généralement au plus proche. Sur Méandre, j’étais souvent juste à côté du tube. Ça permet d’échanger aussi de façon discrète sur ce qui va, ce qui ne va pas, et où je veux aller. La direction d’acteur a toujours été pour moi quelque chose de très intime.

Je considère Titanic comme l’un des plus grands films de tous les temps

Tes films sont sombres (Hostile avec sa créature terrifiante, et Méandre pour son aspect survival très claustro), mais les enjeux s’inscrivent dans un registre romantique, qui apporte une touche de naïveté attendrissante. Pourquoi cette approche? Est ce une manière de rendre plus accessible tes films en apportant du positif?

Je pense que ça vient de mes influences parfois très différentes.
Par exemple, le premier film que j’ai vu est The Thing de Carpenter. J’avais 6 ans, j’étais caché derrière le canapé de mes parents, et j’ai été marqué à vie. J’ai très vite vu Alien, Predator, Robocop, Terminator
Mais mon film préféré, et celui qui m’a donné envie de faire du cinéma, c’est Braveheart de Mel Gibson.
Je considère Titanic comme l’un des plus grands films de tous les temps.
C’est pourquoi je place au panthéon de mes influences quelqu’un comme M. Night Shyamalan, qui sait si bien mélanger l’intime avec le fantastique. Pour moi, Sixième Sens, Incassable, Signes et Le Village sont de purs chef d’oeuvres, qui mixent ce que j’aime au cinéma. L’intime de l’être humain, confronté à du fantastique. A mon modeste niveau, je tente de faire ce mélange, et ce n’est pas toujours simple.

Dans Méandre, je vois beaucoup de références à Aliens. Bishop comme je disais plus haut, mais aussi le rapport mère/fille, le bracelet qui aide à la résolution finale, l’acide…En tant que fan d’Aliens, je vois ce que j’ai envie de voir ou il y a un lien?

La scène de Bishop dans le conduit est la première inspiration de Méandre. J’ai toujours été terrifié par cette scène alors qu’il ne s’y passe rien. Mais le fait que Bishop ne puisse pas se redresser ni se retourner me glaçait le sang. Et je suis un fan ULTIME de la saga. Pour moi, le xénomorphe est LE méchant ultime de cinéma.

À la fois créature aux sous-texte sexuel, monstre de l’imaginaire, mais aussi boogeyman.
On ne sait pas si c’est un animal ou un être plus intelligent que l’homme, il est difficile à cerner, au sens propre comme au figuré. Et Aliens est, selon moi, l’une des meilleures suite de tous les temps. Car Cameron sait qu’il ne peut pas atteindre Alien sur son terrain, alors il va ailleurs, et propose un film d’action très noir, tout en complétant la mythologie du premier film. Et il fait tout ça en traitant du rapport mère/fille d’une façon encore jamais vu au cinéma. Donc, oui, il y a un lien plus qu’évident!

Je pense que c’est une bêtise d’affirmer que le cinéma de genre serait l’apanage d’un public masculin.
Les femmes sont là, et le revendiquent!

On met souvent en valeur les personnages de femmes fortes dans le cinéma de genre qui ont des caractéristiques traditionnellement attribuées au masculin. Est ce qu’une meilleure représentation ne passerait pas aussi par un renouveau des personnages masculins?

C’est une très bonne question rarement soulevée, ce n’est pas bête du tout. Tout est possible, il faut juste oser.

Le générique de Méandre est en écriture inclusive. Est ce que c’est ton idée?

Ce n’est pas mon idée, mais quand j’ai vu ça lors du check, j’ai évidemment approuvé de suite. C’est une très bonne initiative qui vient du laboratoire avec lequel nous avons travaillé, qui s’appelle PolySon

Le cinéma de genre vu par Mathieu Turi

Comment définirais tu le cinéma de genre?

On pourrait y passer la journée ! Mais je pense que ce qu’on appelle cinéma de « genre » est un véritable cinéma de l’imaginaire, qui permet de s’exprimer d’une façon unique, et de parler de notre monde en en créant d’autres.

C’est ce que j’aime dans le genre. On peut créer des monstres, des planètes, des univers, tout en parlant de ce qui fait de nous des êtres humains. Et tout ça en étant divertissant ! 

Est ce que tu penses que les réalisatrices de genre ont encore plus de mal à faire financer leurs films?

Dire le contraire, ce serait mentir. Le genre en France est difficile à monter financièrement.
Alors quand vous êtes un femme, évidemment que, comme souvent, c’est encore plus difficile. Mais heureusement, des réalisatrices exceptionnelles comme Julia Ducournau, Coralie Fargeat ou Zoé Wittock ont récemment montré que c’est possible.
On est loin de la parité, mais c’est primordial que les autrices, les réalisatrices, les productrices, etc… puissent s’exprimer de la même façon que les hommes, et sans qu’on les ramène à leur sexe, mais seulement à leur passion et leur talent.

On dit souvent que le public majoritaire du cinéma de genre est masculin. Qu’est ce que tu en penses?

C’est, déjà, entièrement faux ! En réalité, sur le cinéma de genre, on est à peu près sur du 50/50. C’est un cinéma de partage, il y a de plus en plus de femmes qui s’expriment sur le sujet, à tous les niveaux, dans la presse également. J’ai eu autant de retour de femmes que d’hommes sur Hostile, et en festivals, les femmes sont bien là ! Donc je pense que c’est une bêtise d’affirmer que le cinéma de genre serait l’apanage d’un public masculin.
Encore une fois, les femmes sont là, et le revendiquent. À ceux qui pensent le contraire d’ouvrir les yeux.

Quel est le dernier film de genre français que tu as aimé?

Si on parle de genre au sens large, incluant donc les films d’action, j’ai adoré Balle Perdue de Guillaume Pierret.
Du cinéma qui ne boude pas son plaisir, ça fait du bien !
Si on parle plus de cinéma horreur/fantastique, le magnifique Cold Skin de Xavier Gens, qui là aussi mélange l’action fantastique à une certaine forme de poésie et de romance. Après, je n’ai pas encore vu les films récents ou qui arrivent bientôt (La Nuée, Teddy, The deep house…) donc j’ai largement de quoi tomber sur un coup de coeur.

Des plateformes comme Netflix permettent à des projets comme Marianne de voir le jour. Que penses tu des plateformes et de leur influence sur l’industrie du cinéma?

Les plateformes comme Netflix, Amazon, Disney+, etc… sont un moyen qui permet à des films et des séries d’exister, donc à partir de là, c’est bénéfique pour les créateurs. Si on ajoute à ça leurs obligations d’investissement à venir, ça ne peut que permettre à de nouveaux talents de surgir, ou à ceux déjà en place de s’exprimer d’avantage.

Nous vivons un moment charnière dans notre industrie, et il est normal de faire attention à protéger notre système, notamment avec la chronologie des médias, qui protège également ceux qui font vivre le cinéma depuis des années.
Tout ça est un peu complexe, mais tout changement passe par des périodes d’ajustements, et au final, ça permettra plus de films et de séries, donc plus de moyens de raconter des histoires.

Les lignes bougent pour le cinéma de genre français ces dernières années. Est ce que tu dirais que le regard de la profession change aussi? Est ce que ça devient un peu plus facile de financer le cinéma de genre?

Ce n’est jamais facile, car dans tous les cas, vu le type de films, financer du genre est plus complexe car on a moins de guichets de financement.
Mais ce qui change, au-delà d’un nouvel attrait pour le cinema de genre en France, c’est le changement de génération. Les producteurs, les distributeurs, les financiers, etc… sont désormais ceux qui ont grandi avec Spielberg, Lucas, Cameron. On a les mêmes références, on parle le même langage.
Je pense que ça, l’arrivée des plateformes, et bien d’autres facteurs permettent de dire que ce n’est toujours pas facile, mais que c’est tout de même moins compliqué .

Je sais que tu aimes les jeux vidéos et notamment The Last Of Us, ce qui se retrouve dans tes films. Pour avoir joué au 2 récemment, j’ai trouvé que c’était le seul jeu qui avait réussi à me rentrer totalement émotionnellement dans les personnages (en dehors de la structure du récit). Le début de la fin d’une frontière entre cinéma et jeux vidéos?

J’ai toujours considéré le jeu vidéo comme un art majeur. C’est, à mon avis, une forme d’expression dingue, et on le voit avec des oeuvres comme The Last Of Us, ou le travail de Hideo Kojima.

Il y a aussi quelque chose de très intéressant, c’est l’adaptation de jeu vidéo. Ce qui a toujours ou presque été un échec artistique en ce qui concerne l’adaptation en film semble trouver un nouveau souffle dans l’adaptation en série, bien plus proche au niveau du rythme et du nombre d’heures nécessaires pour adapter la narration.

Par exemple The Witcher, ou encore la prochaine adaptation de Resident Evil, ou même d’ailleurs The last of Us chez HBO sont des exemples de ce qui, à mon avis, est la meilleure chose à faire : adapter, étendre l’univers, et ne pas chercher à refaire en moins bien ce que peut offrir un jeu vidéo de qualité. Je travaille moi-même sur une adaptation d’un jeu vidéo en série (chuuuut), et c’est un défi à part entière. La frontière est mince, mais pour moi ce sont deux arts qui n’ont rien à voir, si ce n’est être un espace incroyable de création. Car au final, c’est ce qui importe le plus à un créateur, quel qu’il soit : raconter une histoire.

Un grand merci à Mathieu Turi qui s’est montré très disponible et ouvert à la discussion!
Hostile est disponible en VOD et Méandre sort au cinéma le 26 mai 2021.

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2 thoughts on “[Entretien] Mathieu Turi, réalisateur de Méandre et Hostile”

  1. Bonjour Jessica,
    Je vous adresse mes félicitations pour votre blog qui est une merveille : non seulement toutes les rubriques sont passionnantes mais en plus de cela on sent un véritable amour pour le cinéma de genre, et pour de nombreuses cinématographies peu relayées par les médias. Je lis chacun de vos articles avec grand intérêt.
    Merci encore.

    Jérôme Gilard

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