La Nuée est le 1er long métrage de Just Philippot. Maîtrisé, La Nuée est un crossover, qui continue d’ouvrir un peu plus la porte ouverte par Petit Paysan. A savoir un cinéma de genre ancré dans une problématique réelle; l’agriculture.
Avec des personnages féminins bien écrits, La Nuée décrit la détermination, et la descente aux enfers d’une mère de famille célibataire.

Un film de genre français c’est toujours un événement. De par sa rareté, mais aussi d’emblée un objet de curiosité. Car c’est un cinéma qui peine à boucler son budget; pour des histoires qui en mériterait des conséquents.
La Nuée est le 1er projet qui bénéficie de la nouvelle aide du CNC pour le cinéma de genre. Et malgré ce nouveau soutien, le réalisateur; présent lors de la projection, a admis qu’il a dû faire des choix.

Nuée de bugs

Virginie cultive des sauterelles comestibles pour les bêtes de d’autres agriculteurs. Pressée économiquement, elle finit par trouver une solution, (non sans danger) qui décuple force et nombre des sauterelles.
La Nuée raconte la transformation de cette mère célibataire, obsédée par sauver sa ferme et son exploitation, qui sont censés nourrir ses enfants. Comment le système capitaliste, qui presse d’abord les plus faibles, amène l’humain à agir contre ses semblables pour gagner en performance.
On y voit clairement les conséquences de l’ultra capitalisme dans La Nuée. Alors que l’on pourrait se contenter de ce qui est nécessaire, le système pousse à aller toujours plus loin, quitte à y laisser sa santé et/ou celle des autres. Et surtout, sans s’en rendre compte.

La structure de La Nuée est efficace. On atteint rapidement le moment de bascule, et la descente aux enfers est progressive, avec un danger constamment en arrière plan. Grâce notamment à un travail sur le son habilement dosé. On entend toujours le bruit des sauterelles de près ou de loin.

La Nuée nous offre quelques moments de tension réussis grâce à une mise en scène sobre, qui mise sur l’effet naturel que procure l’image imposante de cette nuée. La tension finale est réussie et on aurait même eu envie de faire durer le plaisir.
Pas de jumpscares, pas de sang déversé, La Nuée s’inscrit dans une démarche similaire à celle de Grave. A savoir de mélanger ce qu’on appelle abusivement “le cinéma d’auteur”, et le genre. L’idée est de confronter le public à une destruction de l’humain et de son entourage, par ses propres névroses.
En cela, le film est à rapprocher du court métrage Nouvelle Saveur de Merryl Roche.
Pour autant, si vous n’aimez pas les insectes (pour l’anecdote ce sont 4/5000 criquets qui ont été utilisés), vous risquez de tiquer. Car La Nuée parvient à nous forger dans notre imaginaire; la violence redoutable de ces petites bêtes.

Copyright The Jokers / Capricci

Mère courage

Je nuancerai la représentation des personnages féminins de cette Nuée. Et pourtant, je ne peux pas nier certaines qualités qui en font des femmes fortes. Virginie porte cette famille à bout de bras (et les familles monoparentales sont majoritairement tenues par des femmes). Laura, sa fille adolescente prend en charge son frère. C’est elle qui se bat contre des garçons moqueurs, et pressent le malaise de sa mère. Autant la mère que la fille ne sont sexualisées, que ça soit dans la mise en scène ou les costumes.

En revanche, je regrette qu’on assiste de nouveau au schéma de la mère sacrificielle. Qui donne tout pour sa famille, quitte à aller à sa perte.
De même, on assiste à la transformation de Laura, qui sort doucement de l’adolescence pour aller vers un rôle de mère. Et ce sont les intentions clairement énoncées par Just Philippot après la projection.
Ces représentations sont classiques, vues et revues, et ancrent des clichés. Sans compter qu’ils peuvent même paraître moralisateurs. Alors que la femme tente de se débattre d’une dure réalité, elle est punie aussi pour répondre aux attentes d’une société, notamment capitaliste. Un paradoxe de plus pour les femmes.

homme dans un cinéma
Just Philippot lors de l’AVP au Katorza

Suliane Brahim (de la Comédie Française), et Marie Narbonne (vue dans 10%) livrent des interprétations justes et touchantes. On sent une proximité complexe entre elles, avec presque un inversement des rôles mères/filles.

La Nuée démontre que le cinéma de genre actuel souhaite s’ancrer dans une réalité sociale. Qu’il a envie de raconter des histoires qui vont toucher le quotidien. Une manière de faire un pied de nez au cinéma traditionnel qui le rejette pour son soi disant mauvais genre? La seule porte d’entrée pour avoir des financements?
Même si je suis friande des démarches comme celle de La Nuée, le cinéma de genre français mériterait aussi des oeuvres qui tâchent, et radicales.
A voir avec Teddy, un film de loup garou qui sort le 13 janvier 2021.

boîte de grillons
Le goodie du film: des grillons pour l’apéro!

La Nuée est un film de genre efficace, qui utilise ses limites pour mieux rebondir sur des séquences mises en scène avec soin. Les personnages féminins bien écrits; permettent de s’attacher à cette histoire de mère aimante devenue monstre tout aussi aimant. C’est made in France, c’est réussi, c’est à ne pas louper.

La Nuée de Just Philippot
Avec Suliane Brahim et Marine Narbonne
Scénario de Jerome Genevray et Franck Victor
Photographie de Romain Carcanade

Production The Jokers
Sortie le 4 novembre 2020

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