Bien avant les préoccupations actuelles sur le climat, le cinéma de genre s’est inquiété des questions sur l’écologie et de l’impact des humains sur la faune et la flore.
C’est aussi un cinéma qui a toujours plus mis en scène des personnages féminins.
Ces deux aspects combinés, font que le cinéma de genre peut être amené à s’intéresser à l’écoféminisme, de manière directe ou non.

Mais qu’entend-t-on par écoféminisme? Comment s’inscrit-il dans le cinéma de genre et à travers quelles oeuvres?
Je vous partage mon point de vue sur le sujet.

L’éco féminisme est une notion liée à l’écologie. Elle est apparue récemment dans les débats politiques Français, à l’occasion de la dernière primaire du parti des Verts, portée par Sandrine Rousseau.
L’écoféminisme est pourtant bien présent dans les débats de société, les sphères militantes et privées depuis longtemps.

La 1ère partie sera consacrée à définir ce qu’on entend par éco féminisme, et ce que personnellement j’en retire. Puis, j’évoquerai les problématiques soulevées par l’éco féminisme à travers le cinéma de genre, qui, nous le verrons une fois de plus, est un genre de cinéma riche et pertinent pour répondre à ces questionnements.
Je n’évoquerai pas les films qui traitent uniquement de l’écologie, car ils sont très nombreux et surtout ne correspondent pas tout à fait à la problématique de ce dossier.

Inutile de préciser que dans la mesure où j’étudie ici une sous thématique du féminisme, il est question de parler de structures dominantes masculines. Le not all men est ton ami (jamais en vrai, arrêtez avec ça).

Je SPOIL donc je suis. Vous êtes prévenu-es.

Par ici, Poison Ivy vous emmène pour la visite. (Je ne parlerai malheureusement pas de ce personnage ici tant le film dans lequel il apparait est nul, et ne doit plus jamais être cité.)

SOMMAIRE

1-Ecologie et responsabilités

2-L’écoféminisme, mouvement multiple et complexe

3-Le corps, une interface négligée

4-Femme et mère nature

5-La femme, source de vie?

6-Dis moi qui tu manges, je te dirais qui je vois

1-Ecologie et responsabilités

Prendre son vélo pour aller travailler, pratiquer le zéro déchet, ne plus acheter de plastiques, limiter son utilisation de l’eau, acheter local..Les bonnes pratiques pour être plus écologiste que le jour précédent ne manque pas.
Que ça soit les marques, les livres, les chaînes YouTube, les émissions…tous les vecteurs de communication sont porteurs de messages et de conseils écologiques. Cette prise de conscience qui doit être faite par chacun-e, est d’autant plus présente lorsque des catastrophes surviennent. Qu’elles soient météorologiques, climatiques, ou industrielles. Ces événements nous rappellent à quel point l’urgence est là, et que le comportement citoyen ne devrait plus être une variable d’ajustement, selon nos envies.

La responsabilité massive et majoritaire des grandes entreprises sur la pollution de la planète est peu traitée dans la sphère publique

Il est communément admis que si nous en sommes arrivé-es là, c’est parce que la course à la croissance toujours autant plus juteuse, n’est pas compatible avec une planète saine à vivre.
Elle n’est donc pas plus compatible avec un fonctionnement humain et sociétal viable. Ce qui explique révoltes, grèves, et arrêts de travail réguliers.
Le capitalisme est donc responsable à grande échelle de dominations de classe, de genre et de race, car sa prospérité est basée sur l’exploitation de minorités.

Pourtant, la responsabilité massive et majoritaire des grandes entreprises sur la pollution de la planète est peu traitée dans la sphère publique et médiatique. Surtout en comparaison des petits gestes du quotidien, qui sous entend que c’est à chacun-e de nous prendre ses responsabilités.
100 entreprises seulement, émettent 70% du CO2 mondial. C’est peu dire que faire pipi sous la douche tous les matins ne serait pas suffisant. Ainsi, même si tout le monde devient des citoyen-nes exemplaires, la planète n’ira pas mieux, si ces entreprises poursuivent leur activités irresponsables.

On peut se dire que la manière dont nous consommons aura un impact sur les décisions mercantiles des grandes entreprises. Pourtant, si elles tentent de s’adapter à certains changements (frémissements) de consommation, on peut déjà constater que cela n’a pas d’impact réel sur le changement climatique pour le moment. En effet, on estime le réchauffement à +3° d’ici la fin du siècle.
Par exemple, même si le COVID a drastiquement remis en question les voyages en avion, cela n’a pas empêché certaines compagnies de voler à vide, afin de garder ses créneaux de vols.
Attention, je ne dis pas qu’avoir des comportements écologiques ne sert à rien. C’est le point de départ pour diffuser des idées, et créer un mouvement collectif, et tente des influences à plus haut niveau. En revanche, cela ne sera pas suffisant pour sauver la planète.

La réflexion de l’écoféminisme au situe au cœur de ce constat. A savoir que le capitalisme tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, structure un système de domination générale sur les minorités, dont font partie les femmes.

Qui dit écologie, dit thématique sur les phénomènes de destruction (nature, santé…), avec le comportement humain (pollution des grosses entreprises, aviation, continents de plastique, etc…).
On constate donc d’emblée un lien très fort entre le cinéma de genre et les enjeux de l’écologie, qui est une source d’angoisse inépuisable (elle).
Si on ajoute le fait que les personnages féminins sont plus présents dans le cinéma de genre depuis toujours, le lien entre cinéma de genre et écoféminisme est pour moi, évident.

2-L’écoféminisme, mouvement multiple et complexe

Des mouvements liés à l’écoféminisme apparaissent dès le début des années 70 un peu partout dans le monde (USA, Mali, Inde…). La France ne fait pas exception puisque c’est Françoise d’Eaubonne, féministe Française, qui est connue pour être l’une des 1ères à utiliser le terme “écoféministe” en 1974 à la sortie de son livre “Le féminisme ou la mort“.
Etonnamment (non), ni le terme, ni ses idées ne trouvent un écho en France, alors qu’il continue de se développer ailleurs à travers des organisations comme Women for life on Earth ou par le travail de l’Indienne Vandana Shiva.

Françoise d’Eaubonne

De manière globale, l’écoféminisme démontre que le capitalisme (dominé par les hommes blancs cis hétéro), non seulement détruit la planète, mais en plus créé des inégalités, notamment de genre et de race.
Ainsi, on peut avoir une vision de l’écoféminisme très pragmatique. Les femmes sont par exemple plus touchées par le temps partiel, ou sont à la tête de famille monoparentales. Elles sont très peu aux postes de pouvoir, et la tendance actuelle est de reprendre possession du corps des femmes, notamment en entravant le droit d’avortement. Sans compter le sexisme permanent et la culture du viol qui les menacent. Tant d’obstacles et de faiblesse budgétaires qui placent les femmes dans une situation vulnérable. Par conséquent, elles habitent davantage dans des zones à risques, plus impactées par le climat, et dans des passoires énergétiques.
Dans les pays pauvres, cela se traduit par le fait que les femmes chargées d’aller chercher de l’eau, sont obligées d’aller de plus en plus moins, dans des zones de plus en plus compliquées à atteindre.

Une société patriarcale et colonialiste destructrice

Le lien plus évident et intéressant selon moi, est l’idéologie que le capitalisme a développé, à travers des concepts de domination sur les êtres, de manière globale.
Ainsi, comme le capitalisme a besoin de croissance, il s’empare de territoires. Colonisation, déforestation, chalutage en eaux profondes, industrialisation de l’élevage…la liste des destructions est longue.

Les sphères publiques sont masculines, et portent donc les travers d’une vision dominatrice et dévorante de son environnement

On retrouve exactement le même principe avec le corps des femmes, territoire à conquérir de gré, ou de force.
Par ailleurs, quand l’homme a commencé à conquérir ces territoires, il a scindé la nature et la culture, en estimant que certaines communautés (humaines et animales), n’étaient pas correctement évoluées…selon la vision de l‘homme blanc hégémonique. Ainsi, la base de civilisation est basée sur des idées qui détruisent et dominent. Est ce donc un modèle souhaitable?

C’est précisément la thématique soulevée dans Long week end. Le film évoque la relation chaotique d’un couple, qui part en pleine nature pour tenter de se retrouver. Une thématique très récurrente dans le cinéma de genre, qui est le parfait vecteur permettant de statuer sur son couple à travers des épreuves.
A peine arrivés sur leur lieu de camping, l’homme ne supporte ni la nature qui vit autour de lui, ni la distance de sa femme. Il s’attèle à tenter de contrôler son environnement à coups de carabine et de produits chimiques. Ce couple détruit n’assumant pas cet échec, propage sa force nuisible autour de lui.

Long week end – © Solaris Distribution

L’homme a beau entendre un cri étrange qui se rapproche de plus en plus, il ne tient pas compte des avertissements, et continue tête baissée dans son projet mortifère. L’homme détruit en voulant prendre possession d’un territoire, et la 1ère à en payer le prix sera sa femme.
Ce qui est particulièrement réussi dans Long week end, c’est sa capacité à montrer que la faune et la flore s’allient pour contrer ces humains. Et si dans la réalité, on ne peut pas dire que la nature gagne le combat, les catastrophes climatiques témoignent de sa force destructrice et mortelle.
D’ailleurs, parler de dérèglement climatique n’est pas juste. La nature réagit simplement à l’activité humaine.
Il faut noter que le film est précurseur pour son époque. A sa sortie en 1974, les questions écologiques ne sont pas prises au sérieux, malgré les alertes déjà inquiétantes de la communauté scientifique.

In Fear et The Hallow sont des oeuvres qui font de la forêt, un véritable personnage menaçant. Mais dans des buts différents.
Le pitch d’ In Fear est très banal: un couple en week end se perd dans la campagne et sont confrontés à un homme bien décidé à jouer dangereusement avec eux. Ce qui rabat les cartes habituelles de ce genre de survival de “couple” (dont le but est de tester la solidité de celui-ci), c’est qu’ils se ne se connaissent que depuis peu de temps. Cela change tout dans la dynamique relationnel.
Labyrinthes, forêt filmée comme un piège ou grands espaces découverts tout aussi hostiles, le film présente des personnages en danger en raison du comportement masculin destructeur. En effet, l’agresseur joue sur les codes masculins hégémoniques pour fragiliser d’abord l’homme qui se sent blessé dans sa virilité, surtout face à une nouvelle conquête. Cela amène à fissurer la coopération naturelle face à un danger, qu’il y avait dans le couple. Le jeune homme finit par agir de manière stupide, mettant en danger sa toute récente compagne.
Ici, la violence patriarcale contamine le décor qu’est cette forêt hostile, qui accentue le danger.

The Hallow utilise le danger de la forêt de manière plus classique. Un couple et son bébé s’installe dans une nouvelle maison située dans une forêt. Le père, ingénieur en environnement, doit analyser quels arbres doivent être supprimés. Considérés comme une menace par les locaux qui ne cessent d’avertir la famille d’un danger qui court sur leur fils, ils réalisent qu’ils sont entourés de créatures de la forêt. L’homme, responsable de la destruction des arbres, est très vite contaminé par une substance forestière, qui le rendra violent. Ainsi, la femme devient la cible à la fois des créatures, et de son mari. Elle luttera seule pour protéger son bébé.
Les derniers plans illustrent efficacement la situation actuelle: les hommes exploitent et détruisent la nature, mais on voit cette fameuse substance sur les rondins de bois prêts à être exportés. On comprend donc la nature riposte et organise sa lutte partout où l’homme l’exploitera.
Par ailleurs, on souligne que la femme fait partie de la nature, car le plan final porte sur la couverture d’un livre avec un dessin du diable de la foret, la mère et son bébé.

The Hallow – © Entertainement One


3-Le corps, une interface négligée

Pour continuer de dominer et de contrôler un corps féminin plus puissant que lui qui lui fait peur (le fait de pouvoir donner la vie), l’homme a assigné les femmes à des rôles la réduisant à l’intérieur, hors de la sphère publique, et donc de l’Histoire.
Il est donc logique que les luttes féministes les plus connues (1930 avec les Suffragettes, fin des années 70 avec le MLF, etc…) avaient pour objectif de sortir les femmes des rôles sociaux assignés (maison, enfants, etc..) pour leur faire gagner la sphère publique. Dans l’idée de les valoriser (à juste titre), de mettre en lumière leur travail, leur savoir, mais aussi de les rendre indépendantes financièrement, et donc libres. Quitte à oublier un détail: ces sphères publiques sont masculines, et portent donc les travers d’une vision dominatrice et dévorante de son environnement. Cette vision gomme totalement l’aspect de communauté humaine et écologique, et s’ancre dans un individualisme.
Prendre soin de son environnement devrait pourtant être la base de tout, puisque c’est ce qui nous permet et permettra de vivre sur cette Terre.
Avec cette envie légitime d’exister, l’importance du rapport à son propre corps et à son environnement, a été oubliée. C’est ce que pointe l’écoféminisme.
Simone de Beauvoir ou Elisabeth Badinter sont représentatives de cette vision du féminisme; cette dernière étant parfois très critique à l’égard des femmes qui souhaitent revenir à des pratiques plus naturelles comme l’allaitement.

Je vous conseille cette émission des Couilles sur la table qui expose les grands principes de l’écoféminisme avec Jeanne Burgart-Goutal,agrégée de philosophie:

Ce qui m’amène à évoquer l’utilisation de son corps. Avec les progrès techniques et les luttes, les femmes ont gagné en gestion des tâches ménagères (à défaut d’avoir gagner l’égalité de la répartition des tâches et de la charge mentale). Si certaines se tuent moins à la tâche, d’autres ne s’en occupent même plus, car si elles ont les moyens, s’offrent les services d’une aide ménagère.
Dans ce constat, deux notions liées à l’écoféminisme:

  • le capitalisme (une business woman à qui on demande toujours plus de croissance) embauche (ou exploite), des femmes souvent issues des minorités. Elles sont souvent mal payées, pas déclarées et n’ont pas vraiment le choix que d’accepter ce travail.
  • ces femmes éloignées d’un travail manuel, (ménage, couture, jardinage, mécanique, etc..) ne savent plus utiliser leur corps, leurs mains et deviennent dépendantes de services marchands.

La rupture de communication avec l’environnement entrave l’existence d’une harmonie nécessaire

En disant aux femmes que l’émancipation passe par la victoire dans une sphère publique masculine et sexiste, les bases d’un rapport à l’environnement (et à sa survie) ont été oubliées: savoir cuisiner, jardiner, coudre, etc..cette dépendance (qui plus est à un service marchand) questionne avec la notion de liberté et d’émancipation rattachée au féminisme, non?

De nombreuses femmes qui se disent écoféministes expliquent qu’avant d’être dans cette démarche, elles ne mettaient qu’uniquement en valeur leurs corps (à travers le soin ou le sport). Mais leurs corps n’étaient plus en interface avec le monde, comme par exemple, en prenant soin de la terre, via un potager. Cette rupture de lien, de communication avec le vivant et la nature, entrave une harmonie nécessaire avec l’environnement qui nous permet simplement de respirer.

Utiliser la force (de la nature)

On peut voir ces thématiques de l’écoféminisme, dans les films Sweetheart et Bedevilled mettent en scène des personnages féminins dont les corps sont en interface avec la nature.
Dans Sweetheart, Jenn teste sa résistance à l’adversité sur son île déserte. Elle doit donc faire face à la nature, par essence hostile à un être humain démuni, mais aussi à son entourage proche (son copain et une amie). Le poids de ces deux menaces sont matérialisées par un démon qui se réveille la nuit.
Pour survivre, son corps fait complètement interface avec la nature. Elle chasse, cherche, fabrique, combat, et s’adapte à la météo.

Sweetheart – © Universal Pictures

Dans un autre registre autrement plus violent, Bedevilled met en exergue la dureté du travail manuel à la campagne. Une jeune urbaine vient rendre visite à une ancienne amie, restée dans leur village. Elle est réduite en esclavage sur à peu près tous les aspects: sexuel, labeur, maternité…Rien ne lui sera épargné. Ecrasée par le soleil et à la tâche, les rayons lui donnent soudain une force démoniaque. Dès lors, elle se transforme en serial killeuse, supprimant d’abord les femmes (on était déjà assez loin d’une sororité, mais ici on y met définitivement fin), puis les hommes.
Ici, on voit que le travail manuel à la terre est effectivement exténuant (même si on évite pas le cliché des hommes campagnards arriérés); quand les hommes ne font rien, mais rendent impossible la vie des femmes, en exerçant la violence patriarcale.
Par ailleurs, elle est triplement punie, car bien qu’elle tente de protéger sa fille, celle-ci se tourne vers la jeune femme urbaine (et blanche de peau, qui symbolise ici la pureté et la richesse). Elle est clairement désignée dans le film comme la personne équilibrée qui peut sauver la petite fille.

On peut aussi noter l’exemple de La Nuée où une mère célibataire cultive des insectes. On retrouve ici l’illustration du poids du capitalisme qui s’abat sur les épaules de cette mère célibataire, qui tente de sauver sa ferme.

Mais l’exemple de The innocents est particulièrement notable. Le film évoque la trajectoire croisée d’enfants dotés de pouvoirs et livrés à eux mêmes, testant les notions de bien et de mal.
Les affrontements ont d’abord lieu au milieu d’une forêt où les enfants utilisent des éléments naturels via leurs pouvoirs (les branches, la terre…). Le décor du final reprend un autre élément naturel; un petit lac qui symbolise ici la séparation entre deux camps. Mais tout au long du film, les enfants manipulent de la terre, du sable, font vibrer l’eau. Et la mise en scène juxtapose très souvent les enfants et des composants de la nature:

L’utilisation de la nature reliée au pouvoir, est une manière d’établir une connexion entre les humains (et ici l’avenir de l’homme), et les éléments naturels. Ainsi, on voit clairement la force que l’on peut en tirer.

4-Femme et mère nature

Si l’écoféminisme n’a jamais percé en France, c’est parce qu’il n’y a qu’un pas avant que certains essentialisent la femme, en l’associant à la nature. La Terre mère, la mère nature…des exemples de termes qui rappellent qu’il est facile de recadrer la femme dans une rôle social.

Aux premiers abords c’est l’impression que peut donner des films comme Gaïa et The girl with all the gifts.

Gaia – © Decal

Concernant Gaïa, on note la référence à la déesse mère des Titans. Le film (qui est un énorme plagiat de The Last Of Us), raconte les aventures d’une garde forestier en terre hostile, Gabi. Elle rencontre un homme et son fil vivants en autarcie. Il est intéressant de relever que pour une fois on inverse le schéma classique du personnage blanc perturbé par une population indigène. Ici, c’est la jeune femme qui est racisée, et qui a affaire à des hommes blancs vivant une vie sauvage. Ca semble anodin, mais c’est souligner que le rapport à la nature est bien une question universelle.
Ici la nature prend littéralement possession du corps via des champignons qui paralysent, et transforment progressivement les humains en élément végétal. Mais il faut noter que cette contamination est sublimée, et ne bascule jamais dans une esthétique gore et répugnante. Les corps sont recouverts de fleurs.
La scène de générique et de final se répondent. Au début on constate la fertilité d’une forêt. Et la dernière séquence est un fondu qui fait un parallèle avec la foret, et les fleurs qui recouvrent le corps. Homme ou femme, le corps humain n’est finalement qu’un élément naturel parmi d’autres.
Gabi n’a finalement pas plus de pouvoirs que les autres, et n’a pas un traitement différent.

A girl with all the gifts – © Warner Bros Distributeur

On retrouve une idée similaire dans A girl with all the gifts. Le postulat de base est classique pour post apo sur fond de zombies, appelés affamés: des humains tentant de survivre, et qui se placent au dessus de cette nouvelle espèce (tiens ça me rappelle quelque chose). Le film prend une autre tournure quand il questionne les raisons pour lesquelles il faudrait sacrifier une espèce plutôt qu’une autre? Autrement dit, quelles sont les raisons valables de privilégier l’être humain? La réponse est plus ou moins dans le final, quand on constate que c’est la femme qui est enfermée (pour se protéger des affamé-es qu’elle éduque).
A girl with all the gifts utilise un motif similaire à celui de Gaïa, celui de la nature qui envahit le corps. Les “affamé-es” sont recouverts de terre et de plantes, et ce sont des sortes de cosse responsables de la contamination.

5-La femme, source de vie?

Il est vrai qu’on associe souvent la femme à l’eau. Source de vie, elle représente la fécondité. Ainsi, on la retrouve dans la mythologie, à travers notamment l’histoire de Psyché, contrainte de faire face à 4 épreuves dont 3 en lien avec l’eau. Pourtant l’écoféminisme ne fait jamais ce lien direct.
Dans le cinéma de genre, on note qu’il est courant d’avoir des personnages féminins intégrés dans une mise en scène ou une histoire liée à l’eau: Sweetheart, Instinct de survie, La Llorona, Haunting of Bly Manor, Sea Fever, The night house, Mad Max, Tank Girl

Mad Max établit un lien clair entre exploitation des femmes et l’eau. Les femmes sont réduites en esclavage. Littéralement engrossées pour produire du lait (source de vie), elles sont emprisonnées à l’endroit où l’eau (2ème source de vie) de la falaise, est déversée au compte goutte.
Une fois libres, elles affrontent l’espace désertique toujours plus loin, pour trouver une terre fertile, incluant forcément de l’eau. Chercher de l’eau encore et toujours plus loin, ça ne vous rappelle pas quelque chose évoqué plus haut?

Mad Max Fury Road – © Roadshow home video/ Warner Bros

Dans le détonnant Tank Girl il est aussi question de femmes qui luttent contre une entreprise faisant de la rétention d’eau. Le ton du film est autrement plus joyeux et fun, il n’en reste pas moins que ce n’est pas anodin de mettre en scène des personnages féminins et marginaux dans un décor de sécheresse, qui se battent pour une répartition égale d’une denrée précieuse: l’eau.

Quand il s’agit de fantômes féminins, l’eau n’est plus synonyme de vie. En effet, on remarque qu’il est souvent question d’un lac, qui est utilisé comme décor. Un espace à la fois très grand, mais qui a des limites, contrairement à l’océan. Ainsi, on retrouve ce motif dans La Llorona, la série Haunting of Bly Manor ou encore The night house. L’idée est de représenter des personnages enfermés dans un souvenir, un problème. L’eau représente la source de ce problème, et c’est souvent à la source que la résolution finale a lieu.

Mais davantage de liens directs avec la nature, ne veut pas dire reproduire les schémas de domination.
Le sous genre du folk horror montre comment il peut être aisé de manipuler des personnes en perte de repères en utilisant les forces de la nature. En effet, on retrouve souvent des personnages en situation de détresse qui sont conscients de failles dans leur mode de vie actuel. Une reconnexion à la nature permet de se poser et donc de s’ouvrir à l’extérieur. Une brèche idéale pour les manipulateurs. C’est le cas dans Midsommar par exemple.

Si l’ensemble de ces travaux manuels étaient répartis de manière équitable, quels que soient les statuts, on s’approcherait déjà plus d’un schéma plus juste et respectueux de l’environnement.
Cela rejoint d’ailleurs le fait, que non seulement les pays riches se gavent de nourriture, mais en jettent; quand les pays pauvres meurent de faim. Le film La plateforme schématise parfaitement ce constat en nous mettant face à nos excès. Encore une fois, cette individualisme lié au capitalisme, permet la mort injuste de millions de gens. Les niveaux des plateformes représentent la supériorité des Etats, qui se permettent de se servir et de se resservir, tout en dictant à ceux d’en bas, comment se comporter.
Le mécanisme des plateformes renvoient à la machinerie capitaliste massive, qui n’interrompt jamais son processus.
C’est une femme racisée (Asiatique), réduite au silence, qui est la 1ère à se rebeller (en cherchant un enfant), contre cette machine bien huilée.
On note aussi que c’est une femme, à la tête de l’Administration qui sélectionne et envoie les gens à la plateforme. Une illustration qu’une femme au pouvoir dans un système inégalitaire, reste un instrument pour le pérenniser.

La plateforme – © Netflix/ Basque Films

Donc avant de s’inquiéter de la production en masse qu’on ne pourrait plus produire en changeant nos structures, faut-il encore prouver qu’on a autant besoin de produire pour tant d’excès et de gâchis?
Une production raisonnée et pour tous-tes serait déjà un projet plus juste, et surtout plus efficace pour garder notre planète.

La thématique de la nourriture est phare dans l’écoféminisme.
Que l’on se sente concerné ou pas par la cause animale, la consommation de viande est une source majeure de pollution. La viande bovine représente 41% des émissions de gaz à effet, en raison d’un élevage intensif. On retrouve ici le problème d’excès.
Cet excès est rendu possible aussi parce que, comme nous l’avons constaté précédemment, nous nous sommes éloignés de la nature, de la terre et par conséquent des animaux. Il y a fort à parier que si on assistait à la manière dont les animaux sont torturés en élevage intensif, on mangerait beaucoup moins de viande. Cette distance crée implique forcément une certaine ignorance consciente ou pas, qui permet à cette industrie de perdurer (appuyée évidemment par des lobbying).

6-Dis moi qui tu manges, je te dirai qui je vois

Par ailleurs, il est clair que la consommation régulière, voire excessive, de viande, est associée à un modèle masculin hégémonique. Une énergie, une force, qui traduit aussi la possession de l’autre, en le dévorant et du coup, le dominant. D’ailleurs, les exemples de films plus haut, montre qu’on aime reprendre cette thématique de possession du corps de l’autre, pour faire reprendre des droits à la nature sur l’homme.
C’est une thématique que l’on retrouve d’ailleurs régulièrement dans la mythologie avec par exemple, Saturne à qui on prédit qu’il sera dépassé par ses enfants. Il décide de les manger pour les faire disparaitre complètement.

La consommation régulière, voire excessive, de viande, est associée à un modèle masculin hégémonique

Une autre thématique de l’écoféminisme, est le lien entre nourriture/animaux/objet et femme. Celui-ci est évident, quand on passe en revue le nombre de publicités associant les femmes à des animaux. Comme par exemple la publication de Le Gaulois, avec des poules qui dansent le french cancan. Mais on peut aussi noter des plats portant des noms féminisés.
Les pubs sexistes réduisant les femmes à un morceau de viande “à prendre”, dont on peut se servir, ont nourri pendant des dizaines et des dizaines d’années un imaginaire collectif.
Actuellement, les pubs frontalement sexistes ne sont plus tolérées. Cependant, les femmes sont toujours largement objectifiées de manière moins directes (comme Orangina), ce qui témoigne à quel point il est intériorisé de représenter les femmes de cette manière.

Le livre de Carol J.Adams “la politique sexuelle de la viande” fourmille d’exemples sur le sujet. Publié en 1980, ce livre important pour l’écoféminisme, démontre le lien entre oppressions des espèces et des minorités. On peut relever de nombreuses insultes sexistes qui utilisent des noms d’animaux: truie, vache, chienne…

En effet, la comparaison femmes/animaux est particulièrement vraie pour les femmes racisées, comme l’explique l’émission de Kiffe ta race sur le sujet du veganisme. Un regard exotique (et blanc) est posé sur sa femme, souvent lié à la sexualité. Panthère, tigresse…il est projeté sur ces femmes un animal exotique, agressif.

Ces assimilations pourraient ne pas être un problème (car en soi l’humain est un animal comme un autre), seulement ici il est utilisé dans l’idée de rabaisser, objectifier (et donc dominer), toujours à travers l’apparence physique et/ou la sexualité des femmes.
Par ailleurs, malgré qu’on entende régulièrement que les vegan empêchent les gens de vivre, il faut noter que notre société a une considération de l’animal encore très modérée. Notre considération est également à géométrie variable selon les espèces.
De plus, certaines personnes qui adorent les animaux (en apparence selon moi), ne les considèrent pas moins comme des objets (il faut voir le business sur les races de chien et chats par exemple). Ces constations donnent donc des indications sur la considération accordée aux femmes...

Le cochon ne mérite pas l’homme

Je vous vois venir, vous me direz que les hommes aussi sont comparés à des animaux. Pourtant, on peut noter des différences de traitement. Par exemple, l’insulte “chien” reste modérément utilisée, et surtout elle fait référence à une notion de trahison. Ce n’est pas un rabaissement direct de la personne, et encore moins à sa sexualité.

C’est surtout le #balancetonporc qui a visibilisé la comparaison entre un homme qui ne respecte pas les femmes, et un cochon.
On la retrouve parfois dans le cinéma de genre. Par exemple dans Carrie. Avec l’arrivée de ses règles, Carrie représente la transformation de la jeune fille prude, à celle qui doit avoir une sexualité (avec toutes les difficultés que cela entraine dans une société patriarcale). On note que la mère de Carrie rétorque à celle-ci que les hommes sentent le sang, et sont à sa recherche. Cela prend tout son sens, quand, au même moment, les garçons vont saigner des porcs. La caméra s’attarde sur des dessins représentant des cochons, et se décale sur les hommes.

Dans Razorback, les violeurs sont associés à la monstruosité de l’animal. De manière générale dans leur comportement pour le moins peu civilisé. Mais aussi dans une scène spécifique. Après avoir échappé de peu à un viol, le personnage féminin est finalement agressé par le razorback. On note un gros plan sur ses cornes, superposées à l’entrejambe du personnage. Si on prend en compte la scène juste avant, on voit clairement un parallèle.
A noter que le personnage féminin est une reporter engagée dans la lutte écologique, et qui vient déranger une petite ville bien décidée à ne pas changer ses habitudes. Elle sera agressée pour cette raison.

Tout ça pour dire que cette comparaison vise en premier lieu un comportement nocif envers les femmes. Pas un rabaissement concernant sa propre personne. Alors que les femme sont insultées souvent parce qu’elle n’agissent pas ou ne pensent pas, selon ce qu’une société patriarcale attend d’elle.
Enfin, les insultes visant les femmes sont autant prononcées par des hommes que par des femmes, qui ce témoigne d’une organisation structurelle sexiste. On entend beaucoup moins les hommes utiliser ce type d’insulte pour désigner un autre homme.

Morceau de viande humaine au menu

Pourtant, il est tout à fait possible de comparer l’être humain à de la viande, et donc au traitement subi par les animaux, de manière intelligente. Massacre à la tronçonneuse en est un exemple criant. On oublie souvent de mentionner que ce chef d’oeuvre donne texture et corps (si je puis dire), à la représentation classique des victimes de films d’horreur, qui sont des chairs à canon.
Dès le début, Franklin mentionne la barbarie des abattoirs. On note d’ailleurs le déni d’un personnage (qui représente donc le déni collectif), qui ne souhaite pas poursuivre la suite de la conversation arguant qu’elle ne veut pas être dégoûtée car elle aime la viande. La scène se finit avec l’auto stoppeur qui laisse une marque ensanglantée sur le camion à la manière d’un marquage de bétail.
De plus, on note la scène mémorable de Pam, pendue à un crochet de viande, à la manière d’un animal torturé (l’actrice a d’ailleurs souffert physiquement). La scène mythique du dîner renvoie à des chasseurs, jouant avec leur proie Sally, et donc leur nourriture. L’entièreté du film fait ressortir tout ce qu’il y a de plus poisseux et repoussant dans la chair. Ca colle, ça suinte.
Tobe Hooper a d’ailleurs déclaré qu’il avait cessé de manger de la viande un temps pendant et après le tournage, dégoûté.
Le podcast Une invention sans avenir consacre un épisode évoquant 3 oeuvres avec un sous texte vegan (dont Massacre à la tronçonneuse).

Massacre à la tronçonneuse – © Studio Canal

Comment ne pas parler de Grave, dont le sous texte est clair: tu manges de la viande animale, donc tu peux manger ta propre espèce. La mise en scène du film exploite ce qu’il y a de plus animal en nous: Justine est très souvent au sol (la scène du frigo, du bizutage…). Par ailleurs, elle place les animaux au même niveau que les hommes. C’est explicite à travers une ligne de dialogue (qui montre aussi la naïveté et le manque de nuances au début du film), mais aussi dans son rapport avec son chien. Au début du film, il est assis sur la banquette au même niveau que Justine, qui se réconforte auprès de lui. Julia Ducournau a même précisé qu’elle aurait souhaité attacher le chien avec une ceinture de sécurité, mais que ça n’a pas été possible. Le chien représente un soutien plus fort que ses propres parents.

Max Max (et oui encore lui), utilise la comparaison femme/animal d’une manière très maligne. En effet, il établit un lien clair entre les femmes et les vaches. Les personnages féminins sont littéralement engrossés pour produire du lait, et leur progéniture n’est pas un sujet (comme les vaches à qui on arrache leur petit). Tout comme la vache, la femme représente un bien précieux, qui est une ressource de vie. Pour autant, le film n’oublie pas, à défaut de prendre le temps de développer vraiment les personnages, de les rendre sujet. Actives, elles sont prêtes à aller au bout de leur cause, et font constamment avancer l’histoire.

Mad Max Fury Road – © Roadshow home video/ Warner Bros

7-Et maintenant?

Vous l’aurez compris, l’écoféminisme est une sous thématique du féminisme très riche. Intimement liée à des questions humaines sur le plan physique et moral, il est logique que le cinéma de genre s’en empare. De manière frontale ou plus implicite, la notion d’écoféminisme plane finalement dans beaucoup d’oeuvres.

J’aime penser que c’est une notion qu’on retrouvera de plus en plus, compte tenu de la catastrophe climatique présente et à venir. De plus, la montée des idées d’extrêmes droites et conservatrices sont de véritables menaces pour les droits des femmes.
L’écoféminisme permet d’aborder des thématiques féministes sous un autre angle, et permet de compléter des visions; et surtout d’instaurer une cohérence générale.

Malgré l’urgence climatique, l’écologie reste toujours un enjeu politique très peu pris au sérieux par les partis, et n’encourage pas plus les gens à aller voter. La vague #metoo n’a fait que frémir des lignes, les actes concrets au quotidien (plafond de verre, gestion des plaintes, féminicides, harcèlement, etc..) sont toujours très présents.
Alors si le cinéma peut s’emparer de l’écoféminisme directement ou indirectement, ça sera toujours utile pour provoquer des réflexions.

Liste des films cités:

La plateforme de Galder Gaztelu-Urrutia

Tank girl de Rachel Talalay
Mad Max Fury Road de George Miller
Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper
Grave de Julia Ducournau
In Fear de Jeremy Lovering
Sweetheart de J. D. Dillard,
Bedevilled de Jang Chul-soo,
Sea Fever de Neasa Hardiman

Long week end de Colin Eggleston


The Innocents de Eskil Vogt 
Gaia de Jaco Bouwer
The girl with all the gifts de Colm McCarthy
The Hallow de Corin Hardy
Carrie de Brian de Palma
Razorback de Russell Mulcahy
La Nuée de Just Philippot
The night house de David Bruckner 

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