Un film de femmes, féministe, féminin…Que signifie ces appellations? à quelles notions renvoient elles? Comment définir un film féministe? Doit on forcément rester dans cette binarité ?

Bien qu’il est impossible de répondre objectivement à ces questions, il m’a paru opportun d’évoquer le sujet, tant on peut lire/entendre un peu de tout. Dans un contexte tendu après #metoo, la question du féminisme au cinéma crispe.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je vous propose de nous accorder sur la définition de certains termes. Cela permettra de faciliter la compréhension des enjeux par la suite.

Glossaire féministe

Féminisme: Ce sont différents mouvements qui défendent le fait que les femmes et les hommes doivent être égaux. Égaux en termes d’accès à l’emploi, niveau de salaire, répartitions des tâches ménagères, liberté sexuelles, du corps, etc…Il existe des divergences entre les mouvements qui existent. Parfois sur la manière de lutter, mais aussi sur des questions de fond (abolition du travail du sexe ou pas, voile ou pas, etc…). Par ailleurs, les femmes transgenres ne sont pas toujours inclues (voire carrément niées), dans ces mouvements. Tout comme les femmes handicapées.
Contrairement à ce qu’on peut penser, il n’y a pas un féminisme. Ce qui explique pourquoi parfois, certaines féministes ne sont pas d’accord entre elles.

Féminisme au cinéma: J’apporte cette nuance parce qu’on confond très souvent film féministe et film sur des combats féministes. Un film féministe propose un point de vue encore marginal sur ses personnages, souvent à travers des détails (vêtements, comportements, métiers, etc…). Mais il n’évoque pas un combat spécifique (pour la liberté, la reconnaissance de droits, etc…).

Féminin: Dans la société sexiste et patriarcale dans laquelle nous vivons, le féminin est souvent associé à des qualités attribuées à l’idéal de la femme. Elle doit être douce, belle, fine, discrète, attentionnée, maternelle, etc…
Si on s’écarte de ces clichés, une femme doit pouvoir être ce qu’elle veut. Bruyante ou pas, poilue ou pas, femme au foyer ou pas, maquillée ou pas, etc…Tout cela, c’est féminin. L’importance se situe dans ce que nous mettons derrière notre identité de genre.

Glossaire identité de genre

Femme / Homme cis: C’est une personne qui est en accord avec le genre attribué à la naissance. Par exemple, je suis une femme, et je me suis toujours sentie à ma place dans mon corps comme personne de genre féminin.

Femme/ Homme transgenre: C’est une personne qui n’est pas en accord avec le genre attribué à la naissance. Par exemple une personne née fille qui ne sent pas à l’aise dans ce corps par la suite, décide de transitionner (ou non et à l’aide d’opérations ou non) pour être à l’aise avec son identité de genre masculin.

Non binarité: C’est une personne qui peut se sentir ni homme, ni femme, ou un peu des deux, ou un peu plus l’un que l’autre, etc…Nous vivons dans une société binaire, dans un pays qui aime les étiquettes. La non binarité laisse encore plus perplexe, et difficilement compréhensible. N’hésitez pas à aller voir les vidéos de Bric-à-Brac de Brieuc, qui expliquera bien mieux que moi le sujet.

Les combats féministes au cinéma

Maintenant que nous sommes à jour, posons la question du fameux film féministe.
Depuis longtemps, le cinéma s’empare de sujets liés au combat pour la liberté des femmes. Ainsi, l’histoire de Marie-Louise Giraud, avorteuse est portée à l’écran par Claude Chabrol dans Une affaire de femmes. Les actions des Suffragettes ont été mises en scène par Sarah Gavron. Ou encore le combat des femmes noires (subissant donc une double oppression sexisme/racisme) pour la reconnaissance de leur travail à la NASA dans Les figures de l’ombre. Haifaa Al Mansour raconte l’histoire de Wadja, petite fille en Arabie Saoudite, déterminée à utiliser son vélo seule, objet interdit.
On peut également noter Mustang de Deniz Gamze Ergüven, racontant le combat de soeurs en Turquie, enfermées chez elles. Dans le même registre, on peut noter Virgin Suicides de Sofia Coppola.
La Belle et la Meute de Kaouther Ben Hania raconte le calvaire de Maram qui veut porter plainte pour viol. Boys don’t cry de Kimberly Peirce raconte l’histoire de l’homme transgenre, Brandon Teena assassiné dans les années 90.

Les Suffragettes

Un film féministe ne parle pas forcément de féminisme!

Ces films ont leurs défauts ou leurs qualités, la question ici, est de noter que ce sont des films à connotation féministe. Ils ont pour but de mettre en lumière un parcours qui contribue aux droits des femmes, ou qui dénonce des persécutions. Après, est ce que dans leur traitement des personnages, ils le sont vraiment…C’est autre chose!

Dans tous les cas, on peut leur attribuer le mériter de faire connaître des histoires de luttes, souvent oubliées quand il s’agit des femmes.

Le féminisme là tu ne l’attends pas

Ensuite, intéressons nous à des films féministes de par leur regard sur leurs personnages féminins.

Grave n’a pas pour sujet le féminisme, mais il l’est. Le personnage féminin principal va à l’encontre de tous les stéréotypes que l’on retrouve régulièrement au cinéma.
Même chose pour le personnage de Ripley, dans la saga Alien. En 1979, à la sortie du premier opus, un personnage féminin guerrier, autonome, actif en premier plan n’avait jamais été vu.
On retrouve le même genre de personnage dans la saga Terminator 2. On ne présente plus Sarah Connor, pleine de muscles, sur les dents.

Dans un autre registre, Divines de Houda Benyamina, met en scène des personnages féminins racisés en premiers rôles. Elles s’avèrent être actives, mais surtout meneuses. Avec un vrai affrontement entre elles, uniquement.

Récemment l’actrice noire Lupita Nyong’o s’est illustrée dans deux longs métrages où l’héroïne tient les rennes de A à Z de l’intrigue: Little Monsters de Abe Forsythe et Us de Jordan Peele.
Dans Tangerine, des actrices transgenres jouent le rôle de prostituées (ok cliché), mais leurs personnalités vont à l’encontre de ce qu’on peut voir habituellement ( dynamiques et maîtresses de leurs envies, drôles, etc…). Et puis pour une fois, leur transidentité n’est pas le sujet.

Dans le passable In the Fade de Fatih Akın , Diane Kruger joue le rôle d’une mère très différente de ce que l’on voit habituellement à l’écran. Tatouée, plutôt rock n’rool. Mais ce n’en est pas le sujet. Jamais cet aspect est évoqué ou même sous entendu. Son apparence est intégrée comme telle, au personnage de cette mère dévastée.

In the Fade

Pourquoi la nuance est importante?

Qu’on le veuille ou non, le cinéma est un influenceur capital dans la façon de voir notre monde. Et de nous voir représenter. Donc, comme c’est un media de masse, il a son importante en termes de représentativité, de valorisation ou non.

Cela a d’autant plus d’impact si le féminisme n’est pas le sujet principal, paradoxalement. Car le regard n’est pas biaisé d’emblée par le sujet abordé (par exemple la lutte pour le droit de vote des femmes). Nous abordons le film avec plus de simplicité, et moins d’apriori. Et les questionnements ne se centrent pas forcément sur des aspects politiques. Mais sur des éléments qu’on retrouve dans notre vie de tous les jours: des attitudes, des mots, des activités, etc…On se reconnait dans des attitudes. Et si ce n’est pas le cas, le film propose en tout cas, une autre manière de représenter une femme, une mère, une travailleuse, etc..

Par exemple, le fait de montrer une petite fille jouer à des jeux vidéos (autre que les Sims) alors que ce n’est pas un ressort narratif important, ne fait que renforcer l’aspect naturel de cette activité. C’est une représentation qui non seulement apporte une diversité, mais aide à considérer cette activité comme normale.

De même pour un petit garçon qui porterait du rose, ou pratiquerait de la couture. Ça serait même d’autant plus fort, dans la mesure où les activités dites “féminines” sont encore plus mal vues si elles sont pratiquées par des hommes, que l’inverse. Et même si l’histoire de Billy Elliot de Stephen Daldry est magnifique, elle est présentée de façon tellement marginale (à juste titre), que ça n’aide pas à la considérer comme normale.

C’est là que le film féministe et le film qui parle d’une lutte féministes se complètent. Il faut les deux pour tenter d’atteindre une diversité des représentations.

Pourquoi la parité est importante

Un film féministe objectivement parlant, ça n’existe pas. Pourquoi? Parce que des films considérés comme féministes par un certain public, peuvent ne pas l’être pour son auteur-e même! Exemple le plus parlant: Mon Roi de Maiween. Si on regarde la structure du personnage toxique de Vincent Cassel, et les répercussions sur sa compagne jouée par Emmanuelle Bercot, le film fait profondément appel au vécu de nombreuses femmes. C’est clairement une domination masculine, et une manipulation que l’on voit à l’écran. Pourtant Maiween se défend totalement d’avoir réalisé un film féministe. Alors soit elle est passée à côté de son sujet, soit elle est féministe sans le savoir!

L’enjeu: que le cinéma reflète la diversité réelle de la société.

Un film est il féministe parce qu’il est réalisé par une femme? Réponse (binaire!): non. D’ailleurs, le film de genre le plus féministe que j’ai vu pu voir pour le moment a été réalisé par un homme. Assassination Nation de Sam Levinson, cerne parfaitement la problématique de la culture du viol par exemple. Et l’explique de façon beaucoup plus efficace que des films qui vont en faire leur sujet.

Pour autant, nous avons toujours un réel problème de place des femmes au cinéma. En termes de réalisatrices (environ 30% des réalisations!) de rôle pour les actrices etc…

J’entends qu’il ne faut pas sélectionner un film parce qu’il est réalisé par une femme, et que les quotas ne reflètent pas la qualité d’un film. Très bien. Le problème c’est que dans la mesure où les hommes dominent la profession, ils ont des privilèges qu’il va falloir partager. Donc avoir un pouvoir plus faible. Est on vraiment sûr-es que ces hommes vont laisser ces avantages sans broncher?

Permettez moi d’en douter. Jusqu’à maintenant la place pour les femmes n’a pas été faite. Et il ne sort pas dans les salles, un chef d’œuvre tous les mois. Alors je ne vois pas pourquoi les femmes n’ont pas plus de place.

En tout cas, le fait d’avoir la parité permettraient de diversifier les points de vue. Car les femmes/hommes cis ou trans, ont forcément des vécus différents.

Divines

Un besoin de diversifier l’art de faire du cinéma

Enfin, j’attends de voir plus de films féministes dans leurs traitements des personnages. Car, s’il fallait un argument de plus, il suffit de constater l’énorme échec sanctionné par le fameux test de Bechdel. Pour rappel, pour réussi à passer le test il faut remplir ces trois conditions:
– Y a-t-il au moins deux personnages féminins nommés ?
-Se parlent-elles ?
-Et parlent-elles d’autres choses que d’un homme ?
Ça parait d’une simplicité déconcertante, et pourtant..
Je ne sais pas si les films qui échouent sont sexistes. En tout cas, ils s’ancrent souvent dans un point de vue considéré comme neutre depuis toujours.

Attention, le test de Bechdel n’est pas suffisant pour pointer les aspects problématiques d’un film. On est au cinéma, donc l’image a une importance capitale. Le livre d’Iris Brey, Un regard féminin l’explique bien. Je vous conseille fortement de le lire. Il est éclairant sur la manière dont les femmes, le sexe, et les violences sexuelles sont représentées au cinéma. Nous sommes tellement habitué-es à ces images qu’on ne les questionne plus. Or, je ne crois pas avoir été la seule à me demander parfois si je voyais une scène de sexe ou une scène de viol. Ou à compter sur les doigts d’une main des scènes de jouissance féminines.

Virginie Despentes, qui dépeint le cinéma comme l’art le plus anti féministe au possible. Elle a raison. Mais oeuvrons plutôt à ouvrir nos nouveaux champs de possibilité à écrire, filmer, monter un film. Au lieu de crier à une soi disante censure. Les oeuvres, quelle qu’elles soient, sont toujours là. En revanche, les façons nouvelles de montrer et raconter des histoires ont encore du mal à se faire une place. Tant elles sont accueillies avec beaucoup de rejet.

La complexité se cache dans les détails

Un film qui ne passe pas le test de Bechdel ou qui n’a pas de représentations féministes n’est pas mauvais pour autant. Ou à jeter. Ils peuvent être parfaitement pertinents sur d’autres aspects. Je prend souvent l’exemple des Misérables. Il n’est ni féministe, ne passe pas le test de Bechdel, et ne s’intéresse pas à ses personnages féminins. Montrer des personnages féminins faisant autre chose que d’être dénudés, ou faire de la cuisine, n’induit pas qu’ils sont forts. Encore moins intéressants. Et pourtant j’aime beaucoup le film.

J’aime également des films qui au contraire, contiennent des scènes problématiques. Comme Boulevard de la Mort de Quentin Tarantino. Il a beau mettre en scène des femmes, puissantes, il n’en reste pas moins que la scène où trois femmes échangent le corps de leur amie contre un tour en voiture s’ancre profondément dans la culture du viol. Elle banalise totalement le viol. Et il n’y a rien de drôle ou potache à ça. Etre consciente de ça ne m’empêche pas de beaucoup aimer le film.
L’important est de voir un peu plus loin, et de comprendre ce que la réalisation nous montre vraiment.

Le champ des possibles en terme de représentativité et diversité est grand ouvert…Ce qui va plutôt à l’encontre de la notion de censure non?

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