En 2016, Grave de Julia Ducournau débarque au festival de Cannes et provoque à la fois un vent de panique (toute proportion gardée à la sauce Cannes bien sûr), et de renouveau.
Je ne me lasserai jamais de répéter que ce film, qu’on l’aime ou non, a été à l’origine d’un regain de l’intérêt du cinéma de genre en France (et à le considérer), mais aussi à la présence plus forte (toute proportion gardée là aussi), des réalisatrices de genre de toutes origines.

A l’époque, on note que le film appartient au sous genre du body horror, les journalistes aimant rappeler que Ducournau adore le cinéma de Cronenberg.
Force est de constater que depuis, plusieurs réalisatrices (et de toutes nationalités) ont utilisé ce registre pour évoquer les dégâts du patriarcat sous toutes ses formes, ou presque.

Car depuis, la Française Coralie Fargeat a raflé le prix du scénario à Cannes avec The Substance (2024), la Norvégienne Emilie Blichfeldt revisite Cendrillon avec The Ugly Stepsister (2025), la Néo Zélandaise Sasha Rainbow évoque crise d’identité au sens propre, avec Grafted (2024), et l’Australienne Natalie Erika James parle de troubles alimentaires dans Saccharine (2026).
A l’époque, on note que le film appartient au sous genre du body horror, les journalistes aimant rappeler que Ducournau adore le cinéma de Cronenberg.
Le point commun de ces films réalisés par des femmes, est que c’est l’héroïne est toujours le sujet de ces impacts et conséquences physiques (et ce n’a pas toujours été le cas, si on prend en compte American Mary des soeurs Soska en 2012).

Comment l’expliquer, et comment le body horror au féminin a évolué ?

Grave

My body my choice

Si le sous genre du body horror est principalement connu à travers la filmographie de David Cronenberg, la notion de body horror est presque aussi vieille que le cinéma. On peut remonter jusqu’à 1924 avec Hands of Orlac de l’Autrichien Robert Wiene.
Le cinéma de genre utilise régulièrement des ressorts horrifiques où la chair est impliquée (comme Evil Dead ou Alien), le body horror regroupe spécifiquement des films dont l’objet, la narration, le sujet, le motif de la chair est central.

Le corps féminin a toutes les raisons d’être régulièrement présent dans ce genre. Il faut dire que nous sommes relativement bien servie toute notre vie en termes de transformation/atteinte au corps:

  • Adolescence avec poitrine qui se développe et règles, mais aussi les hanches qui peuvent s’écarter ou encore des évolution rapides qui peuvent faire apparaître des vergetures,
  • Grossesse, accouchement, et post partum,
  • Divers problèmes de santé (avec des parcours de soins chaotiques en raison des ignorances et du manque de recherche): endométriose, etc..
  • Ménopause,
  • Violences sexistes et sexuelles (une femme est victime de viol ou de tentative de viol toutes les 2 minutes)
Starry Eyes

Il est intéressant de noter qu’il existe une multitude de films de body horror réalisés par des hommes, notamment début 2010, dont le personnage principal est une artiste en herbe qui souhaite percer à Hollywood: Starry Eyes de Kevin Kölsch et Dennis Widmyer (2014), Eat de Jimmy Weber réalisé la même année, Contracted d’Eric England (2013) ou encore The Perfection (2018) de Richard Shepard.
Il y a évidemment beaucoup de choses à dire et à dénoncer encore et encore (tant ce thème est inépuisable au regard du peu d’évolution réelle des rapports de pouvoirs dans le cinéma), mais, quand j’ai visionné ces films, j’ai davantage eu le sentiment d’assister à la punition de ces personnages féminins dévorés d’ambition, qui participent à entretenir un système vicieux (au lieu de le combattre d’une manière ou d’une autre).

Avant le changement provoqué par Grave, les réalisatrices s’étaient déjà emparées du body horror centré sur un personnage féminin, et notamment des Françaises. C’est le cas de Marina de Van qui réalise Dans ma peau (2002) et Claire Denis en 2001 avec Trouble Every Day.
L’une évoque la recherche d’identité et de ce que représente un corps, quand l’autre utilise le cannibalisme pour représenter littéralement l’expression « il est à croquer » ou l’amour dévorant. Si les démarches dérangeantes sont à saluer, surtout à l’époque pour des femmes, je trouve pour ma part que ces films se complaisent dans des visuels qui n’apportent pas grand chose à leur sujet. Marina De Van semble fascinée par son propre corps mais assez peu par les raisons et le contexte social associé, et Claire Denis enchaîne sexe et sang qui ne permet pas d’empathie pour ses sujets.


Les conséquences du patriarcat dans sa chair

Donc, quand Julia Ducournau arrive avec son film, sous prétexte de cannibalisme, pour proposer un coming of age rafraîchissant, qui coche à la fois les cases de l’horreur et du film d’auteur respectable, cela fait mouche auprès d’un public divers. Grave met en scène une adolescente qui cherche classiquement à s’émanciper à travers la transformation de son corps, mais pas à travers les écueils classiques comme les règles (présents dans Ginger Snaps et Carrie par exemple). Idem sur l’éveil sexuel qui est brutal et « animal », à l’opposé d’une première fois souvent représentée dans la douceur pour les personnages féminins. Moins connu et moins réussi, Blue my mind de Lisa Brühlmann évoque aussi le passage à l’adolescence de Mia, qui décontenancée par sa transformation physique (c’est une sirène), elle plonge dans un océan d’incertitudes, de mal être qui la pousse dans le fin fond de la défonce et du sexe. Ces films ne sont pas des critiques frontales du patriarcat, il n’en est pas moins féministe dans sa manière de représenter une adolescente.

Et cela permet de tracer une certaine route qui reste épineuse, pour les réalisatrices de genre. Ainsi quand Coralie Fargeat débarque à Cannes avec The Substance, elle réalise un gros coup: remettre sur le devant de la scène Demi Moore à 60 ans, actrice iconique sexy des années 90, jamais considérée pour ses talents et son audace + dans un film d’horreur 100% saignant + qui dénonce l’âgisme dans l’industrie (dont est directement victime Demi Moore donc).
Il ne faut pas oublier que quand le film sort, cela fait déjà 7 ans que le mouvement #metoo a démarré, et donc a infusé les esprits (moins l’industrie). Donc il a forcément un écho très fort auprès d’une audience qui est en recherche de sujets qui les impacte tous les jours. Par exemple, la scène où Sue (le « double » jeune du personnage de Demi Moore) panique car elle a peur que ses collègues se rendent compte que son corps se change, et demande une serviette pour se couvrir, renvoie tout de suite à ce qu’on a toutes connues avec nos règles (peur qu’une tâche se voie).

Injonctions intériorisées

Ce qui en fait un objet curieux, c’est également tout le paradoxe qui l’accompagne: Demi Moore a fait de la chirurgie esthétique, Fargeat pousse les potards à fond du male gaze montant à la fois une fascination pour ces corps parfaits, qui créé à la fois un dégoût de ce qu’ils représentent, notamment en termes de superficialité et de caractère éphémère.
La perception du film selon le public est également révélateur. J’ai parfois lu que le film n’était pas cohérent car Demi Moore a un corps magnifique, surtout pour son âge. Certes, mais en tant que femme, on comprend que ce n’est pas le sujet du film, car quoi qu’on fasse, le corps d’une femme est toujours jugé, et écarté quand il vieillit. Quelle que soit son apparence.
D’ailleurs, l’idée du film est venu à Fargeat, car elle même dépassant 40 ans dans cette industrie, a pris peur, car comme beaucoup de femmes, elle a intériorité le fait que plus les femmes vieillissent, moins elles seront intéressantes et prises en compte.
Est-ce qu’un homme aura pu réalisé ce film de manière juste? Je ne pense pas.
Dans le même genre, il y a également Helter Skelter de la Japonaise par Mika Ninagawa sorti en 2012. Ici la supercherie du corps parfait a permis à Lilico, une mannequin, d’accéder à la notoriété. Ces modification corporelles sont évidemment éphémères ce qui la précipite dans un état proche de Sue dans The Substance.

Sasha Rainbow utilise un postulat similaire dans Grafted. Il s’agit d’une jeune femme, Wei, qui a une malformation physique, brillante en physique et qui tente d’achever les travaux de son père atteint du même problème, et qui était lui même chercheur. Wei, est virée par son professeur incompétent qui juge qu’elle ne trouve pas la solution assez vite, et harcelée par sa cousine. Ici, le body horreur est utiliser pour représenter la quête d’identité et de beauté du personnage féminin. Un mix presque entre Grave et The Substance, que l’on retrouve également dans Saccharine de Natalie Erika James.

Dans ce film, ce n’est pas une malformation physique à l’origine du problème mais la grossophobie. Hana est obsédée à l’idée de perdre du poids, dont l’origine se situe dans l’enfance, avec une mère, elle même grossophobe. Comme Elisabeth dans The Substance, elle ingère une substance à base de cendres humaines (!), qui lui font perdre du poids. Mais son mal être est symbolisé par le fantôme d’une femme grosse dont Hana a avalé les cendres. On retrouve ici une question de quête d’identité, mais à travers le fait de se détacher de ses parents et de découvrir l’amour.

C’est également le sujet de The Ugly Stepsister d’Emilie Blichfeld, où on suite la belle soeur de Cendrillon qui tente de se plier aux injonctions de beauté pour se marier au Prince, au point de détruire son corps à petits feux. La réalisatrice montre bien tous les impacts du patriarcat sur toutes les femmes: Elvira évidemment, mais aussi Cendrillon qui épouse un Prince masculiniste qu’elle n’aime pas, la mère, aliénée par son incapacité à subvenir à ses besoins et à ses filles et qui négligent de fait ses filles, etc..Ici c’est vraiment la survie financière dépendant des hommes, qui impacte tous les personnages féminins.

Saccharine

A quand une révolution féministe made in body horror ?

On peut constater comme les réalisatrices ont une manière diverse et riche d’utiliser le body horror pour dénoncer les facettes du patriarcat: les injonctions contradictoires, de beauté, l’âgisme, les diverses discriminations physiques…Et même quand l’action se situe dans un contexte maintes fois utilisé par évoquer ces diktats (Hollywood), cela va bien plus loin que se contenter de filmer un personnage sombrant dans la déchéance à base de « Hollywood ce sont des requins exploitants ».

En revanche, on note que si ces personnages féminins se révoltent (le monster sue qui asperge de sang son audience pointant la responsabilité de son état, Elvira qui s’échappe de sa condition avec sa soeur, ou Hana qui combat une partie de ses démons), ils ne connaissent jamais une fin heureuse:

  • Le monster Sue finit éclaté au sol (littéralement) et disparaît,
  • Elvira s’enfuit mais avec des doigts de pied en moins et un corps détruit de l’intérieur,
  • Wei fusionne avec un cadavre et finit dans la rue,
  • Hana finit par manger sa partenaire.

Elles deviennent même parfois des véritables dangers (comme Hana ou Wei dans Grafted).
Par ailleurs, Saccharine s’empêtre dans des représentations problématiques comme l’actrice Midori Francine qu’on transforme maladroitement en personnage gros; ou encore la menace du film représenté par un fantôme gros.
On a considérablement avancé dans la manière de parler et d’analyser les ravages du patriarcat dans le cinéma de genre, selon moi grâce à la petite place qu’on a bien voulu faire aux réalisatrices. Et j’espère en voir toujours plus sur les écrans.

Il reste maintenant à montrer quelles solutions, quels espoirs pour ces femmes, pour aussi apporter un peu plus d’optimisme et d’exemples de luttes concrètes.