
Il existe des séries qui utilisent la science-fiction pour parler de notre societe, the Power en fait partie. Adaptée du roman de Naomi Alderman, la série suit plusieurs personnages aux États-Unis, au Royaume-Uni, au Nigeria et dans un pays fictif d’Europe de l’Est, au moment où toutes les adolescentes développent soudainement la capacité de produire de l’électricité avec leurs mains.
Sur le papier, le concept pourrait donner lieu à une simple série de super-pouvoirs. En réalité, The Power s’intéresse beaucoup moins à l’électricité qu’au pouvoir lui-même. Ce pouvoir apparaît à la puberté, se transmet ensuite aux femmes adultes et bouleverse l’ordre établi. Derrière son côté « feel good » (voir des femmes capables de se défendre fait forcément plaisir) la série aborde des thèmes d’une grande profondeur.

To be or not to be, a woman
À l’échelle individuelle, elle raconte les difficultés quotidiennes de ses personnages : les relations familiales, les amitiés, les histoires d’amour, la découverte de soi. Mais elle montre aussi les violences systémiques auxquelles les femmes sont confrontées : violences sexuelles, psychologiques, domestiques ou institutionnelles.
À une échelle plus large, les gouvernements réagissent immédiatement en cherchant à contrôler ces adolescentes. Elles sont enfermées, séparées de leurs proches, testées et surveillées. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes les plus intéressants de la série. Avant même d’avoir commis quoi que ce soit, ces jeunes filles sont considérées comme une menace. Pourquoi ? Parce qu’elles possèdent enfin un pouvoir qui remet en question une hiérarchie vieille de plusieurs siècles.
L’une des idées les plus fortes de The Power est qu’elle interroge ce que signifie vivre sans peur. Pouvoir rentrer seule le soir. Marcher dans la rue sans regarder derrière soi. S’habiller comme on le souhaite sans craindre les conséquences. Toutes ces questions font partie du quotidien de nombreuses femmes mais restent largement invisibles pour beaucoup d’hommes. La série ne prétend pas qu’un super-pouvoir résoudrait ces problèmes ; elle imagine simplement ce que deviendrait la société si les rapports de force changeaient soudainement.
La sororité occupe également une place centrale.
Au début, beaucoup d’adolescentes rejettent ce pouvoir ou n’en comprennent pas encore toute la portée. À l’inverse, les femmes adultes mesurent immédiatement ce qu’il pourrait représenter. Lorsque les plus jeunes transmettent leur capacité aux générations précédentes, c’est toute une chaîne de solidarité féminine qui se met en place. Cette prise de conscience collective rappelle certains mouvements de libération où les femmes s’organisent pour faire évoluer leur condition. Et la série montre que dans les pays où les femmes sont le plus oppressées, elles se libèrent avec plus de violence. Normal.
La série évite également le piège du « tous les hommes sont les méchants ». Certains personnages masculins soutiennent les femmes, comme le mari médecin de Margot (incarnée par la merveilleuse Toni Colette), ou Tunde qui suit les révoltes arabes et dans les pays de l’est. Tandis que d’autres réagissent avec peur, colère ou volonté de reprendre le contrôle – classic mascu – d’ailleurs la série met en avant les dangers de ce genre de discours sur les réseaux sociaux. The Power montre ainsi que le problème n’est pas seulement individuel mais aussi systémique.

Il n’y a pas de symétrie des violences
C’est pourquoi la série refuse l’idée d’une simple symétrie des violences. Les femmes obtiennent un pouvoir physique, mais cela ne suffit pas à créer une société égalitaire. Les institutions : le pouvoir politique, l’armée, les forces de l’ordre – restent largement contrôlées par des hommes. Dans les pays où les droits des femmes sont davantage protégés, on observe surtout un retour de bâton masculin. Dans les sociétés où les femmes sont déjà fortement opprimées, le changement provoque des révoltes beaucoup plus violentes. À travers le personnage de Tunde, journaliste qui couvre ces événements, la série montre différentes réalités : mariages forcés, violences, enfermement des femmes ou exploitation sexuelle. Le pouvoir électrique ne crée pas ces injustices ; il révèle celles qui existaient déjà.
C’est sans doute là toute la force de The Power. Son élément fantastique n’est qu’un prétexte pour parler de notre monde. Les rapports de domination, les violences sexistes ou les résistances au changement existaient bien avant que des éclairs ne sortent des mains des héroïnes. La série pose finalement une question simple : que se passerait-il si les femmes pouvaient enfin répondre à la violence sans avoir constamment peur ?
On peut également y voir un rappel historique. Les grands progrès des droits des femmes ne sont jamais arrivés seuls. Les suffragettes ont mené des actions parfois radicales pour obtenir le droit de vote. Aujourd’hui encore, les avancées passent par l’éducation, l’émancipation, la solidarité et les luttes collectives. Le véritable pouvoir est peut-être déjà là.
Série annulée ? Mais pourquoi ?!
Malheureusement, la série n’aura jamais l’occasion d’aller au bout de son histoire. La première saison n’adapte qu’environ un tiers du roman, Naomi Alderman ayant souhaité prendre le temps de développer ses nombreux personnages. Après plusieurs années d’attente, Prime Video a officiellement annulé The Power en 2025, sans donner d’explication. La série se termine donc sur un immense cliffhanger et de nombreuses intrigues inachevées. Frustrant, tant elle semblait avoir encore beaucoup de choses à raconter. Frustrant, quand on à l’occasion d’avoir une série qui fait du bien aux femmes. Frustrant, quand aujourd’hui la plateforme enchaine des projets pas originaux qui semblent aussi viser plutôt un public masculin.
Heureusement, il reste au moins une bonne nouvelle pour les amateurs de séries : Deadloch, autre excellente production de Prime Video, a bien obtenu une deuxième saison
