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[Critique] Men (are trash)

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Men est le 3e long métrage d’Alex Garland (dont il est aussi le scénariste), qui a fait une entrée fracassante dans la SF avec Ex-Machina et Annihilation. A l’image de son titre, cette nouvelle production d’A24, réputée pour son « elevated horror », ne fait pourtant pas dans la subtilité pour déployer toute la violence patriarcale.
C’est parti pour une virée en enfer mais aux côtés de Jesse Buckley, c’est toujours plus agréable.

Affiche Men tunnel

Depuis #metoo, on note une quantité (presque industrielle) de films qui traitent des violences sexistes. Même si évidemment, le cinéma s’emparait déjà de ces sujets, force est de constater que leur nombre est plus élevé et le traitement plus frontal, plus énervé. D’autant que si ça n’empêche pas des réalisateurs de traiter le sujet avec justesse ( Assassination Nation, Jusqu’à la garde), les réalisatrices reprennent largement en main leurs histoires (Promising Young Woman, Medusa, Black Christmas, Revenge, A girl walks home alone at night...).

femme qui prend une pomme
Men – © A24

Men ou l’univers résumé dans un trognon de pomme

C’est donc toujours avec un oeil attentif, que j’aborde un film sur le sujet, réalisé par un homme. Quel angle, quel point sera choisi?
Dans Men, Alex Garland reprend à la lettre, l’expression qu’on a toutes entendues après un récit navrant concernant un homme, « tous les mêmes ». L’oppression patriarcale est en effet exercée par un personnage identique physiquement, mais représentant tour à tour une institution violente et sexiste: la police, la religion, ou une caractéristique machiste: l’incel, l’intrusif.
Le seul personnage qui ne sera pas identique dans Men, est le mari d’Harper, notre héroïne. Le grand méchant à l’origine des traumatismes d’Harper prend les traits d’un homme noir; choix touchy car on pourrait facilement l’accuser d’associer une fois de plus un personnage noir au Mal. Mais là où Garland est malin, c’est que sa métaphore de l’oppression systémique du patriarcat, passe par un personnage blanc (qui reste de toutes façons au top des dominations).

Une fois de plus, Garland utilise le motif de la nature, qui marque certainement ma sensibilité pour son cinéma. Après la maison de Barbe Bleue perdue au milieu des montagnes et des forêts dans Ex Machina, et la nature en plein mutation dans Annihilation, il place son héroïne à la fois fascinée et piégée dans un environnement verdoyant, dans Men. Une nature toujours magnifique dans tout ce qu’elle peut avoir d’inquiétant, qui démontre sa force. Un parallèle que l’on peut tout à fait adapter à la dimension de l’homme, dont la 1ère figure inquiétante est représentée par un homme nu, dont la peau est peu à peu incrustée de verdure.

femme assise sur marches
Men – © A24

Mélange de mâles

La force de Men est de mélanger des sous genres horrifiques (thriller, home invasion, fantastique, body horror), avec une grande intelligence.
La partie home invasion est parfaitement introduite dès le début, quand on perçoit l’ambiguïté du personnage incarné par le génialissime Rory Kinnear (vu dans les derniers James Bond), qui met mal à l’aise Harper. Garland parvient tout de suite à nous mettre en empathie avec cette dernière, car nous assistons à la visite de la maison teintées de murs rouges sonnant l’alerte, avec elle, avec la même appréhension quant au comportement du propriétaire qui fait la visite.
La musique est relativement absente, notamment lors des scènes de tension, mais Men a un sens pourtant très fort du tempo, en utilisant le processus de l’ironie dramatique, accompagné d’un sens du cadrage efficace.

On pourrait reprocher à Men, son manque de subtilité (Harper qui croque dans la pomme dès l’ouverture, sous les yeux d’un homme, la scène finale qui risque de vous marquer la rétine et la conclusion complètement bâclée), pourtant c’est certainement ce qui, selon moi, qui permet à Men de s’extirper d’un cinéma dit élitiste, fortement marqué par la patte A24. A défaut de ne pas comprendre toutes les scènes, c’est impossible de ne pas saisir le sens du film, et il nous ait épargné dans le même temps, des dialogues surexplicatifs.

La dernière partie est certainement le basculement qui fait adhérer ou non au film, mais à titre personnel, je suis satisfaite de voir de telles initiatives frontales, qui sont ni plus ni moins un reflet de la réalité (les personnes ayant accouché comprendront). Cette reproduction en chaîne assoit l’aspect systémique (et qui terrifie), qui ne fait que se nourrir mutuellement pour perpétuer un schéma de privilèges.

Men – © A24

Men ne serait pas aussi percutant sans Jesse Buckley qui transmet l’urgence du besoin d’un espace safe en confrontation avec Rory Kinnear, qui maîtrise avec finesse toute l’ambiguïté que certains hommes entretiennent pour instaurer une emprise.

C’est très compliqué d’aborder une problématique systémique par le biais d’un unique personnage, qui est à la fois multiple, on peut rapidement tomber dans une narration redondante, qui enfonce des portes ouvertes. Mais Garland a bien compris comment habiller sa forme avec son fond, et réussi à maintenir une tension et un mystère tout le long du film.

Cette oeuvre est un objet cinématographique qui parvient à un équilibre assez rare d’assumer une étrangeté très radicale, derrière sa façade de film abordable.
Vous n’allez pas forcément vous laisser embarquer par tout, mais c’est une proposition singulière, puissante, qui invite à l’expérience. Bonne ou pas.

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