Si on peut débattre du sens de la portée politique d’un film, la question de savoir si tous les films sont politiques, revient régulièrement dans les débats entres cinéphiles, quels qu’ils soient.
Dans l’imaginaire collectif, quand on évoque du cinéma politique, cela fait référence à quelque chose de très concret: un drame social, un film historique…
Or, nous allons voir que non seulement le terme “politique” est bien plus large que ça, et que dans la mesure où le cinéma représente des personnages, tout film a une portée politique. Quelle qu’elle soit.

J’évoquerai dans un premier temps le cinéma de manière très large. Puis je me concentrerai précisément sur le cinéma de genre, qui est d’autant plus, si ce n’est le plus politique de tous les genres de cinéma, selon moi.

Qu’est ce qu’une portée politique?

La première idée qui vient quand on prononce “politique”, est en lien avec un parti politique ou un gouvernement. Par conséquent, une idée dite politique, sous entend une adhésion ou une connexion avec des idées d’un parti.
Ainsi, il est communément admis qu’un film est défini comme politique quand il traite de l’histoire d’un parti, d’un homme ou d’une femme politique (Nixon, Harvey Milk…). Mais aussi d’un combat social, politique qu’il soit individuel ou collectif (Les hommes du Président), ou d’un problème de société (Grâce à Dieu, Erin Brokovich…).
Or, cet aspect est une petite facette de l’aspect politique du cinéma.

La politique se définit aussi comme quelque chose de “relatif à l’organisation, à l’exercice du pouvoir dans une société organisée”. Si les partis politiques représentent une forme de pouvoir, il ne sont que le reflet des rapports de domination qui existent au sein même de la population et de d’autres sphères.
D’ailleurs, on entend régulièrement que la politique est un monde fait par et pour les hommes. Si on regarde l’histoire du cinéma, on peut en tirer la même conclusion. Je ne vais pas développer ce point dans cet article, mais des sources documentaires comme Tout peut changer, et si les femmes comptaient à Hollywood ? de Geena Davis parcourent le problème d’inégalités de traitement et de pouvoir, toujours bien présent malgré les maigres progrès.

Erin Brokovich – © FranceUniversal Pictures

On constate tous les jours l’exercice du pouvoir sur les minorités de genres, de couleur de peau, d’orientation sexuelle, de handicap etc..
Et le cinéma est un art qui tente de décrypter ces sphères de pouvoir, qu’elles soient intimes ou collectives; par tous les biais possibles: le drame, la comédie, l’horreur…des situations que tout être humain rencontre dans sa vie. Comme dirait l’autre, “La vie est un grand film où tous les genres se mélangent” (si vous avez la réf, lâche ton com).

En admettant que vous êtes en accord avec ce raisonnement, la portée politique du cinéma, quel que soit le film est une évidence.
Mais alors pourquoi une comédie romantique est autant politique qu’un film de Carpenter?

1-Tout est politique

Comme mentionné ci dessus, il y a des films ou des genres de film dont la porté politique n’est pas questionnée car admise comme évidente.
En revanche, il existe des oeuvres dont l’aspect politique n’est même pas un sujet, car son genre ou ses thématiques ne cadrent pas avec l’idée qu’on se fait d’un objet politique. A tel point que si des représentations problématiques sont pointées, des arguments tous plus ou moins bancals font surface. Allant de “c’est pour rire”, à “c’est léger”, ou touchant définitivement le fond avec un “c’est girly”.

La vidéo de Zoétrope sur la représentation et la place des adolescent-es dans les teen movies (et les fameuses rom com), montre à quel point il existe une différence fondamentale pour représenter les personnages féminins et masculins.
Par exemple, les héros sont très souvent des nerds, des losers (qui vont parfois évoluer vers des stéréotypes hégémoniques), comme dans Superbad. Quand les héroïnes sont d’emblée ancrées dans des clichés genrés (Clueless ou Mean Girls). Par ailleurs, les films ayant un enjeu de “transformation” du vilain petit canard, mettent en scène des jeunes femmes à qui on impose cette modification physique, correspondant à des normes sociales. Contrairement aux hommes, qui eux, décident de cette transformation.
Je vous conseille fortement de visionner sa brillante analyse:

Ainsi, ces films axés sur le divertissement font finalement passer beaucoup plus de messages qu’il n’y parait aux premiers abords. Par ailleurs, comme leur nom l’indique, ils visent un public féminin ou masculin, et jeune. Qui s’identifient donc aux personnages qu’on leur donne à voir.
Nous avons tous-tes un personnage adolescent dans lequel nous nous reconnus, et notre regard s’est construit à travers ces représentations.

On peut constater une observation similaire pour les comédies romantiques “adulte”. Si on prend le cas du Journal de Bridget Jones, ces films ont été une référence pour beaucoup de femmes. Bridget Jones sortait des représentations habituelles d’héroïnes parfaites. Des femmes se sont reconnues dans ce personnage gauche, alcoolique sur les bords, célibataire.
Pourtant, ce personnage féminin a seulement faire frémir un semblant de nouveauté. Elle ne voit son bonheur qu’à travers les hommes, et surtout, elle a été présentée comme grosse, alors qu’elle en était loin.
Ainsi, le film prétendait indiquer une vérité sur une vision déformée d’un corps féminin, alors même que les femmes ont souvent une vision déjà déformée d’elles mêmes.

Julie en 12 chapitres – © Neon

Dans un registre plus intimiste, Julie en 12 chapitres, (acclamé par la critique, décrivant un portrait de femme juste et frais), ne renouvelle pourtant pas beaucoup la représentation de la vie d’une femme. Elle est encore blanche, jeune, hétéro, et son histoire n’est racontée qu’à travers les hommes. Julie est même une version un peu plus travaillée de la Manic Pixie Dream Girl, ce trope de personnage féminin pétillant, mystérieux, atypique, qui fascine le personnage masculin, qui lui permet enfin de s’ouvrir à cette imprévisible vie et de s’épanouir. Jusqu’à ce que le quotidien prenne le dessus évidemment.

Cette même démarche peut s’appliquer pour des comédies, notamment Françaises, dont la plupart des blockbusters reproduisent des clichés sexistes, racistes, validistes, etc…Et ce, de manière souvent inconsciente. Car on retrouve souvent les mêmes scénaristes, producteurs, réalisateurs (et cis, blancs), qui ne sont jamais challengés sur leur manière de penser leurs personnages.
Pourtant, la question de savoir de qui on rit, avec qui et pourquoi est primordiale et loin d’être anodine. Cela permet précisément de définir la nature du propos, quelles idées le film véhiculent.
Ces films populaires sont aussi les plus visibles, et participent à véhiculer une certaine image des minorités déjà bien oppressées au quotidien.

Le fait que la manière dont on met en scène et dont on raconte une histoire a une incidence sur la représentation peut paraitre évident, c’est pourtant loin d’être une notion maitrisée, y compris par des cinéastes.
Le cas de Bac Nord est emblématique à ce sujet. La forme mise à part, il est aisé de comprendre en quoi la représentation des banlieues est problématique, si on décide de pencher un peu dessus. Mais le réalisateur, Cédric Jimenez a toujours affirmé qu’il n’avait pas eu d’intention politique à propos de son propre film. Pourtant, un film traitant de la police de la bac et des banlieues de Marseille, contiendra forcément une portée politique.
L’émission “Quand l’extrême droite s’invite sur les écrans” du podcast Une invention sans avenir décrypte les différentes interprétations politiques possibles sur un même film.

Mais en quoi tout cela est politique?
Les films nous montrent une facette de notre monde, ou de celui de notre voisin-e que nous ne connaissons pas ou mal. Et présenter une unique facette de cette monde plus ou moins inconnu, participe à nous forger une idée. Elle en devient biaisée.
Par ailleurs, les films qui propagent des clichés discriminants, qui est plus est, sans en avoir conscience (parce qu’au moins ceux qui en ont conscience assument un parti pris) comme Bac Nord ou Bridget Jones, participent à l’ancrage de ceux-ci.

Et même si le public fait l’effort de creuser dans sa curiosité cinéphile pour trouver des films qui tentent de proposer des nouvelles lectures, la représentation dans le cinéma populaire, quel que soit le genre de film est primordial.
Donc, encourager des films qui prennent des risques et qui ont coeur de proposer une diversité de représentations, est important.

L’événement- © Wild Bunch

C’est aussi politique dans le sens où le public se projette forcément sur les personnages à l’écran. On a tous-tes un film chouchou parce qu’il y a des personnages dans lesquels on se reconnaît. Où on se dit “enfin!”.
C’est important parce que cela permet de toucher au coeur du public, et surtout de visibiliser des problèmes, des enjeux qui sont peu évoqués dans la sphère publique.
Ainsi, le cinéma peut changer le monde. On peut prendre l’exemple d’Indigènes de Rachid Bouchareb sur les tirailleurs Algériens. Suite au film, le 1er ministre de l’époque a annoncé que les 80.000 combattants Algériens et Sénégalais encore vivants percevraient (enfin!) la même pension que les autres anciens combattants.
Récemment, la réalisatrice de L’Evénément, Audrey Diwan a expliqué qu’un journaliste Italien anti avortement a avoué avoir fait évolué sa position sur l’avortement suite au film. Force est de constater qu’il y a peu de films qui traitent de l’avortement de cette manière. Diwan a tenu à retranscrire la douleur dans la chair de son héroïne, mais aussi de son désir. Elle a aussi évoqué publiquement son propre avortement qui lui a donné envie de faire ce film; et lors de l’avant première à Nantes, plusieurs femmes lui ont remercié d’avoir traité cette question de cette manière, et qu’elle se sont reconnues. Car si l’avortement est légal (bien que son accessibilité toujours fragile), il reste tabou.

Ce sont des exemples parmi d’autres, qui montrent que la représentation dans toute sa diversité, et dans tous les genres de cinéma ont un impact direct que l’image qu’on se fait du monde, et de ses problèmes.

Tout film est politique car il fait le choix de visibiliser ou non des personnages qui peuvent devenir des archétypes.

2-Pourquoi le cinéma de genre est politique?

Maintenant que la question politique au sens large a été évoquée, passons au vilain petit canard (mais populaire) du cinéma; le cinéma de genre.

D’une certaine manière, le cinéma de genre souffre du même problème d’image que la comédie et ses sous genres, par exemple. Dans la mesure où c’est un cinéma violent, ou à sensation, il est souvent perçu comme secondaire, plus ou moins indigne d’une analyse politique et/ou profonde.
Il a surtout tendance à visibiliser des thématiques ou des images que nous n’avons pas envie d’affronter, ce qui participe à sa marginalisation.

Je dirais que le cinéma de genre est par essence, politique. Il ne fait que questionner des situations:

  • politiques (les films dystopiques),
  • sociales (La Nuée, They live…),
  • intimes (Relic, Titane…)

Il interroge également:

  • la nature humaine (Frankenstein, La Mouche, Méandre),
  • le non humain (Alien, L’invasion des profanateurs…),
  • le collectif (The Descent, Cube..),
  • la marginalité (Edward aux mains d’argent, Teddy...)
La Mouche- © Twentieth Century Fox France

Quand il questionne la nature humaine, le cinéma de genre s’intéresse à la psychologie, mais peut aussi traiter frontalement la question du corps (en dehors de la sexualité, qui est traité en masse dans les autres genres de cinéma).
Et le corps est politique. Il peut être une arme (de lutte; on le voit tous les jours dans diverses manifestations, mais aussi sexuelle) ou une enveloppe de notre identité (pour cacher ou montrer une facette). C’est également un réceptacle de l’histoire de nos émotions et de nos douleurs; physiques ou morales.
On constate également que le corps est politique car il a une incidence directe sur le quotidien. La grossophobie pénalise l’accès à l’emploi (une femme obèse à huit fois moins de chance d’être embauchée. C’est trois fois moins pour un homme en surpoids), ou aux soins par exemple. Une personne atteinte d’un handicap est discriminée tous les jours dans ses accès au transports, aux loisirs, à l’éducation et au travail. Des dispositifs comme l’allocation adulte handicapé rendent dépendants les personnes en situation de handicap, à leur conjoint-e.
Mais le corps est avant tout une machine complexe, qui garde encore des mystères sur son fonctionnement.

On peut aussi noter à quel point la démarche était forte de sens, dans la représentation des personnages féminins dans Mad Max. On a des femmes qui correspondent totalement au canon féminin, mais c’est cohérent avec le fait qu’elles soient exploitées par un mâle dominant.
En face, de vieilles femmes représentent l‘avenir, le positif, la solution à ce monde apocalyptique. Ce sont des combattantes qui font preuve de sororité. Leurs rôles sont secondaires dans le film, mais combien de femmes âgées avez-vous dans ce type de rôle dans le cinéma de genre?

Mad Max Fury Road – © Warner Bros

Questionner les rapports au corps et à la société, est politique.
Le sous genre body horror, est fasciné par cette carapace faite de chair, et nous rappelle à notre vulnérabilité, et donc mortalité.
Que ça soit The Thing, Grave, La piel que habito, Contracted ou encore Swallow, ces exemples de films très différents dans le fond et la forme, et sont la preuve de la diversité du sujet.

Pour rester dans la thématique teen movie (et par la même occasion, montrer que c’est un sous genre riche!), je vous conseille la vidéo de la chaîne Vidéodrome. Elle analyse la transformation des adolescentes dans les films d’horreur.

Par son aspect subversif, le cinéma de genre se permet d’enfoncer le clou pour soulever des problématiques, et les incarner par le biais de métaphores. Le deuil pour La proie d’une ombre, l’influence médiatique (Vidéodrome), l’exploitation humaine (Le sous sol de la peur), l‘inconscience des Hommes sur les conséquences de leurs violences (Les révoltés de l’an 2000…).

La Proie d’une Ombre – © Searchlight Pictures

Le cinéma de genre s’intéresse à la richesse de la marginalité et ses conséquences. Les loups garou, les monstres (Cabal), en passant par les sorcières (The Witch), les traumatisé-es (Copycat)…il existe une multitude de galerie de personnages pour évoquer une partie de la population mise de côté, voire discriminée.

Par ailleurs, c’est un genre de cinéma qui a toujours fait la part belle aux personnages féminins. Longtemps mis de côté, absents dans les autres genres, ces personnages ont toujours existé (pour le pire et pour le meilleur).
Alien, a permis de mettre en scène un personnage féminin non genré, et autoritaire.
Le cinéma de genre permet d’explorer la thématique des violences faites aux femmes et leurs difficultés de manières très diverses (Babycall, Carrie, Violation, Scream, A good Woman is hard to find..).
Par ailleurs, il n’est pas anodin de représenter une héroïne libre, forte et indépendante en hijab dans A girl walks home alone at night, dans un contexte où la femme voilée est constamment montrée du doigt.

Dans la continuité des violences faites aux femmes, le cliché de la femme violée par des inconnus dans un parking, dans la rue ou dans un endroit désert, a été grandement propagé par le cinéma de genre, par le sous genre du rape and revenge notamment. C’est un spectre utilisé facilement pour faire peur.
Evidemment, c’est conjugué à une société qui baigne dans la culture du viol, depuis toujours. Mais le cinéma de genre peine à diversifier la représentation du viol.
Ainsi, l’inconscient collectif n’admet le viol que d’une manière, et il a fallu attendre 1990 pour qu’une cour de cassation reconnaisse le viol conjugual.
Des démarches comme Violation, renouvelle le genre du rape and revenge, en contextualisant l’agression et la vengeance. L’agresseur est dans la famille de la victime, et la scène de viol prend soin de montrer le point de la victime, qui est violée pendant un demi sommeil. Rien à voir avec la traditionnelle torture que l’on voit régulièrement.

Ces observations montrent bien que la portée politique est déjà dans l’intention du cinéma de genre.
Ca n’empêche pas qu’il est confronté aux mêmes problèmes de représentation. Il manque encore beaucoup de diversité; que ça soit dans les personnages, ou la manière de raconter leurs histoires.

Mais maintenant qu’on fait ces constats, en quoi cette portée politique importe?

A good woman is hard to find – © Signature Entertainment

Pourquoi est-ce important de comprendre que le cinéma est politique?

L’art, depuis la nuit des temps, a toujours été utilisé pour revendiquer, alerter, influencer, et s’exprimer, dans le but de comprendre son environnement, se comprendre soi même, et tout cela inclut forcément autrui.
Par ailleurs, qu’on le veuille ou non, l’art a un impact direct sur la représentation que l’on se fait du monde. Les images agissent de la même manière qu’un discours martelé et entendu régulièrement: plus on y fait face, et plus ces représentations nous imprègnent de manière consciente ou pas.

Avoir en tête que chaque oeuvre a une portée politique (de manière consciente ou pas), nous permet d’être en alerte sur le reflet du monde qui nous est donné. Et ainsi prendre conscience de difficultés rencontrées par les autres, de la manière dont certaines minorités peuvent être perçues selon le point de vue, avoir des pistes pour appréhender ses propres obstacles, ou tout simplement être réconforté-e par le fait de ne plus avoir le sentiment d’être seul-e.

Alors oui, tout film est politique, et aucun n’est anodin.


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